Pour un
discours de foi adapté aux problématiques nouvelles
PARIS, de Carole DAGHER
Antoine Fleyfel a
récemment signé son ouvrage sur « La Théologie contextuelle arabe »
à l’Office du tourisme.
Il a l’enthousiasme de la jeunesse et l’audace de pensée qui lui est
propre. Blouson de cuir et casque de motard, Antoine Fleyfel
bouleverse la docte image que l’on se fait d’un... docteur en
théologie et en philosophie. Et pourtant... Il parle avec passion de
ce qui le travaille depuis l’âge de 16 ans, à savoir le besoin de «
comprendre ma foi, l’Église, les religions ». Il évoque ses
engagements dans la vie pastorale de son Église (chorale, groupes de
jeunes, veillées évangéliques, lecture de la Bible et de la vie des
saints, pèlerinages, mouvements charismatiques...), ses études de
théologie à la faculté pontificale de l’USEK d’abord, à « la Catho »
de Paris et à Strasbourg ensuite, simultanément avec des études de
philosophie (Sorbonne), et sa passion pour la liturgie orientale
aussi bien que pour la musique (dont il fut à deux doigts de
décrocher la licence). Puis il développe les thèmes de son brillant
ouvrage académique : La Théologie contextuelle arabe, modèle
libanais, paru dans la collection religieuse qu’il dirige chez
L’Harmattan et qu’il signait il y a quelques jours à l’Office du
tourisme du Liban à Paris. Ce travail méritoire et pionnier de
présentation et d’analyse des écrits des théologiens libanais
Youakim Moubarak, Michel Hayek, Grégoire Haddad, Georges Khodr et
Mouchir Aoun lui a valu déjà d’être invité dans plusieurs émissions
radio ou à la télévision en France pour faire le point de la
situation des chrétiens en Orient et des défis auxquels ils doivent
faire face aujourd’hui.
Ce livre, explique-t-il à L’Orient-Le Jour, est né d’une
interrogation fondamentale qui l’a saisi à l’étude des grands
théologiens occidentaux : « Ne puis-je pas mener un discours de foi,
un discours religieux contextuel arabe libanais qui réponde à mes
problématiques sans être aliéné par deux choses : la tradition et
l’Occident ? » Marqué par des philosophes comme Spinoza, Hegel,
Kant, Heidegger, ainsi que par les grands théologiens occidentaux
comme Bultmann, Kasemann, Küng, de même que par la théologie
libérale, Fleyfel a voulu combler le clivage entre « une recherche
intellectuelle qui pousse les choses jusqu’à son bout, et un
discours religieux et théologique au Liban qui relève d’un autre âge
et qui ne répond pas aux attentes existentielles et contextuelles »
de nos contemporains. Honorer la tradition, les pères syriaques et
les pères cappadociens, saint Ephrem, Grégoire de Nysse, saint
Charbel n’interdit pas d’adapter le discours théologique aux
problématiques actuelles, et sans forcément devoir traduire dans le
but d’appliquer des théologies occidentales.
« Quand j’ai commencé la théologie à Kaslik en 1995, le thème de
l’acculturation était à la mode. C’est un néologisme théologique
créé par les jésuites dans les années 70, surtout dans les milieux
africains, et adopté par Jean-Paul II dans sa lignée
évangélisatrice, explique Fleyfel. Mais ceci répond à une logique
occidentale propre, qui reste étrangère à la pensée orientale. »
Cherchant un discours théologique propre local, le jeune docteur en
théologie découvre, grâce au père Mouchir Aoun, un corpus
impressionnant de théologie contextuelle libanaise, regroupant les
écrits des pères Michel Hayek, Youakim Moubarak, Mouchir Aoun et
Jean Corbon, des évêques Georges Khodr et Grégoire Haddad, et du
philosophe Paul Khoury, « qui refuse de s’inscrire dans un corpus
théologique ». Ces auteurs, hautes figures du clergé libanais,
partagent des points communs : « Ils traitent, chacun à sa manière,
de la diversité très belle des Églises, du dialogue islamo-chrétien,
et ils le font de manière nouvelle, qui rompt avec la tradition
précédente apologétique chrétienne de refus, de rejet (de l’autre).
Michel Hayek, Youakim Moubarak, Georges Khodr ont une manière
nouvelle d’aborder l’islam. Le deuxième point est une vision
partagée de la réforme de l’Église et de la théologie au Liban.
Certaines de leurs propositions sont magnifiques comme la
restauration d’Antioche, l’Église des Arabes...»
« Le 3e trait de la théologie contextuelle libanaise, poursuit
Antoine Fleyfel, c’est la théologie politique, qui aborde les
questions de la laïcité, du confessionnalisme, du sionisme, de la
cause palestinienne au Liban, de l’arabité. C’est une première au
Moyen-Orient, où les chrétiens, de peur de représailles de la
majorité musulmane, ont toujours préféré éviter ces questions.
Certains textes de Mgr Grégoire Haddad ou de Mgr Georges Khodr sont
quasiment militants, mais c’est pour l’amour de la vérité et non
pour faire de la politique. La question de la Palestine est en
rapport avec la problématique de l’injustice. Cette théologie
contextuelle libanaise partage beaucoup d’aspects de la théologie de
la libération (concept né en Amérique latine). C’est une théologie
de la libération de l’homme. Mais le volet économique est beaucoup
moins traité que le volet politique. »
Antoine Fleyfel exhume et présente donc de manière exhaustive, dans
son ouvrage désormais recensé dans de nombreux pays européens, des
écrits de grande valeur mais oubliés. « La guerre libanaise a
notamment tari les recherches, mais elle a aussi été l’occasion d’un
grand choc chez Youakim Moubarak et Michel Hayek concernant leurs
recherches islamo-chrétiennes, explique Fleyfel. Enfin, ces hommes
ont été les exclus de leur Église, ce qui a été un coup dur pour
leurs écrits et leurs pensées. Depuis, il n’y a pas eu une
génération de théologiens qui prenne le relais. » « Le père Mouchir
Aoun, poursuit-il, a repris le flambeau entre 1995 et 2000 en tant
que chercheur, philosophe et théologien. Il a de l’audace et va,
dans le dialogue islamo-chrétien, jusqu’à parler de pluralisme
théologique. »
Par rapport à la théologie occidentale, cette théologie occupe une
place exclusive et unique. Le mérite de l’ouvrage d’Antoine Fleyfel
est de lui accorder une place dans l’histoire de la réflexion
religieuse et philosophique orientale, et de montrer qu’elle peut
être un facteur de renouveau au sein des Églises arabes du
Moyen-Orient.
Carole Dagher
L'Orient Le Jour
24.12.2011