La tendance laïque dans la pensée chrétienne libanaise (1)

Youakim Moubarac

 

(Article paru dans le quotidien

arabe Al-Akhbar le 17.02.2010).

 

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On parle actuellement beaucoup du confessionnalisme au Liban, sous un déluge de projets politiques prêchant son abrogation ou sa confirmation, sa modification ou sa reformulation. Des discours et des exagérations qui empêchent le citoyen libanais, premier concerné par la laïcité et victime des inconvénients du système confessionnaliste, de pouvoir comprendre adéquatement la chose et de réfléchir sainement cette question. Cette série d'articles se veut une contribution à la réflexion libanaise autour du concept de laïcité, à travers l’abord de recherches et réflexions effectuées par des penseurs chrétiens qui ont parlé de la nécessité de son application, pour une plus grande authenticité humaine dans les domaines politique, religieux et social.

 

Le père Youakim Moubarac (1924-1995), un des plus grands penseurs maronites du XXe siècle, aborde le concept de laïcité à partir de sa théologie du pluralisme religieux, et à partir de la nécessité de trouver des moyens de coexistence sains entre les religions au Moyen-Orient. Cela s’impose à une époque où la pensée religieuse confessionnaliste a entrainé des affrontements et des guerres qui ont causé destructions, fondamentalismes, souffrances et aliénations diverses. Moubarac considère que le christianisme et l’islam sont deux religions abrahamiques fidèles au monothéisme révélé à Abraham, et refuse de considérer le monothéisme de l’une d’elles comme incomplet ou hérétique. Le théologien s’inspire dans sa réflexion de la personne du Christ, source d’amour et de respect absolu de l’autre, mais aussi par de longues recherches qu’il a menées pour montrer les similitudes profondes qui existent entre le christianisme et l’islam. Cette théologie égalitaire, comme l’appelle Mouchir Aoun, s’oppose radicalement au principe des « cité sacrales », qu’elles soient anciennes ou modernes, régies par un basileus ou un tsar, un calife ou un sultan, qu’elles s’appellent République islamique, État juif ou foyer chrétien. Les citées sacrales s’opposent à la diversité intellectuelle et religieuses, en raison de la vision unilatérale qu’elles ont du monde et de l’homme, laquelle refuse la pluralité de foi et de pensée. La laïcité est une antithèse à cette compréhension et un fondement politique pour l’édification d’une cité humaine où tous se rencontrent, chacun selon son identité religieuse, dans un cadre existentiel pluriel. 

 

Le conflit israélo-palestinien montre, selon Moubarac, les conséquences d’une pensée religieuse unilatérale, et la nécessité d’un régime politique laïc, où tous peuvent vivre librement leur foi et leur identité culturelle. Le théologien maronite qui fut l’un des plus grands défenseurs de la cause palestinienne en Occident, justifie la nécessité d’une laïcité locale orientale, non seulement à partir du problème posé par le confessionnalisme libanais, mais aussi à partir du conflit israélo-arabe. Celui-ci devrait pousser les musulmans, les chrétiens et les juifs de l’Orient à adopter la laïcité comme un régime alternatif à celui des « guerres saintes ». Moubarac considérait dans les années 1960 et 1970 que la résolution de la cause palestinienne passait par l’établissement d’un État palestinien laïc, arabo-juif. Les fanatismes religieux ont malheureusement empêché la réalisation d’un tel projet, et ont établi les cités sacrales que Moubarac craignaient, celles qui tuent la diversité, et qui nuisent fortement par cela à l’homme. Mais il me semble que la situation actuelle désastreuse de la cause palestinienne ne contredit pas les réflexions de notre théologien, au contraire, elle les affirme et souligne les dangers du mélange théologico-politique qui se fait dans le cadre d’un système unilatéral et opposé à la différence. Plus que jamais, le problème palestinien devrait pousser les religions monothéistes à la recherche sérieuse et rigoureuse d’une laïcité positive, édificatrice et humaniste, telle que la croyait Moubarac.

 

Le théologien maronite, amoureux spirituel qu’il était de l’islam et grand islamologue, ne croyait pas que la religion du Coran et la laïcité se contredisaient. Déjà, sa lecture de la religion mecquoise diffère radicalement des lectures chrétiennes renfermées et des compréhensions islamiques fondamentalistes et fanatiques. Moubarac voit dans l’islam un appel à la paix, la religion des rejetés de l’histoire du salut, les fidèles du monothéisme abrahamique, ceux qui ont été accompagnés par Dieu, tel Ismaël dans son désert. Cette religion authentique contient de grandes potentialités de renouveau et de modernisation, malgré la tension qui existe en son sein. Elle n’est pas condamnée à l’immobilité, mais elle capable, tel le christianisme, de relever le défi de l’évolution des sociétés pluralistes, et à promouvoir un régime politique pour les nations, au sein duquel la religion est un motif de liberté et d’égalité entre les humains. 

 

Quant aux chrétiens arabes, ils ont à jouer un grand rôle pour la réalisation de la laïcité orientale, en commençant par le changement de leur compréhension de leur existence dans l’Orient arabe. Leur lutte ne devrait plus se limiter au souci de leur existence libre, mais elle devrait se transformer en une lutte pour tout humain, abstraction faite de son appartenance religieuse ou confessionnelle. Il faudrait que les chrétiens participent à la laïcisation de la cause humaine à travers la mise en exergue des valeurs humanistes qui existent dans les religions monothéistes. Cela devrait empêcher la tentation fondamentaliste d’atteindre les esprits. Le christianisme oriental a plus de chance d’exister et de témoigner si sa lutte ne l’oppose pas aux musulmans, mais s’effectue pour tout homme et pour tout l’homme, à travers des règles et des valeurs communes à toutes les franges religieuses qui constituent notre Orient meurtri.

 

La laïcité n’est pas un concept accidentel ou temporaire, mais une constituante théologique centrale dans la pensée de Youakim Moubarac. Elle n’est pas une simple option politique, mais un élément essentiel au témoignage des chrétiens, à leur engagement contextuel et à une incarnation politique adéquate des valeurs christiques d’ouverture, de pluralisme et d’amour. La laïcité libanaise, telle que la comprend Moubarac ne refuse absolument pas la religion et ne l’ignore pas. Au contraire, elle profite de toute tendance humaniste qui existe dans l’héritage spirituel monothéiste, et l’intègre à sa réflexion. C’est une laïcité positive à l’égard des religions, laquelle les respecte et s’en inspire pour élaborer sa séparation pratique et claire entre le temporel et le spirituel. Il est évident que le théologien voudrait comprendre la laïcité d’une manière locale qui diffère de concepts occidentaux antireligieux, puisqu’il n’est absolument pas question pour lui de laïcité athée, et ni d’ailleurs d’une laïcité imposée. Quant à la laïcité souhaitée, elle donne à tout citoyen libanais et arabe le droit absolu à la liberté religieuse, et octroie à l’État une indépendance légitime vis-à-vis du pouvoir religieux. Tout cela dans l’espoir que les valeurs humanistes islamo-chrétiennes s’incarnent dans la cité temporelle, et en fasse une cité spiritualisée. Ces réflexions nous aident à comprendre le rêve de Youakim Moubarac de faire du Liban la patrie des droits de l’homme au Moyen-Orient.

 

Prochain article : Grégoire Haddad.

  

 

 

Dr Antoine Fleyfel

17.02.2010