Eléments de structure pour une théologie arabe populaire
(Article paru dans le quotidien
arabe An-Nahar, le 04.05.2008).
Cet article s’inscrit dans la lignée de l’article publié (dans le quotidien An-Nahar) le 16 mars 2008, et intitulé : « Pour une théologie arabe contemporaine ». Celui-ci soulignait le fait que la théologie ne soit pas une science propre à une catégorie de gens, et qu’il incombe à tout chrétien arabe de participer à l’édification d’une théologie contextuelle et locale. Comment le croyant arabe pourrait-il participer à l’édification d’une théologie arabe contemporaine ?
Nombreuses et variées sont les définitions de la théologie. Certaines sont éthérées ou traditionnelles, d’aucunes sont politiques ou ecclésiologiques et d’autres sont existentielles… Tel courant théologique parle de Dieu d’une manière tout à fait anhistorique, et tel autre courant est collé par sa réflexion contemporaine à la réalité historique et existentielle de l’homme… Mentionnons de même les théologies traduites ou copiées, celles qui ne touchent le contexte visé que par une perte douloureuse de son soi civilisateur. Il est impossible de parler de tous ces détails à cet endroit, mais nous essaieront toutefois de définir la théologie en nous basant sur nos propres recherches qui sont intimement liées au souci du renouveau de la théologie arabe. Ce renouveau, nous l’espérons contribuant au renouveau de la pensée arabe qui pourrait être un fondement pour une « Nahda » nouvelle dans notre Orient.
La théologie est un discours sur Dieu qui a comme but d’exprimer d’une manière claire, logique et cohérente, l’expérience de foi, de manière à ce que celle-ci concerne l’homme contemporain et réponde à ses questionnements existentiels principaux, et de manière à ce qu’elle nourrisse ses réflexions religieuses, sociales et politiques. Cette science se base d’une manière principale sur l’Écriture Sainte, sur les traditions ecclésiales différentes, sur les recherches des théologiens, et assez souvent, sur les enseignements des autorités ecclésiastiques officielles. Tout en nous inspirant du théologien Clovodis Boff, nous pouvons dire que la théologie comprend trois manifestations principales : la théologie universitaire qui est le propre des spécialistes qui s’adonnent à des recherches compliquées nécessitant une longue haleine ; la théologie ecclésiale qui concerne les autorités ecclésiastiques et leurs magistères ; la théologie populaire qui concerne tout croyant non spécialisé en théologie, et ne faisant en général pas partie du clergé. Il est impossible à la théologie d’être un facteur principal pour l’édification d’un homme arabe contemporain, si son discours sur Dieu ne se base pas sur ces trois manifestations qui sont toutes essentielles et irremplaçables.
Il est effectivement mauvais à la théologie universitaire de parler du Verbe de Dieu dans l’histoire sans se baser sur les traditions ecclésiales et magistérielles passées et contemporaines, et sans situer l’expérience de foi du croyant au centre de sa réflexion ; si la théologie universitaire n’agit pas de la sorte, elle perdra son rapport à la réalité. Il ne faut pas que la théologie ecclésiale se passe des théologies universitaire et populaire, au risque de perdre sa relation avec la réflexion scientifique critique édifiante et avec l’expérience vécue de l’Absolu. Il ne faut pas que la théologie populaire s’abstienne d’écouter d’une manière correctrice les théologies universitaire et ecclésiale, au risque de côtoyer les superstitions, voire l’hérésie. Les relations qu’entretiennent les trois manifestations de la théologie sont organiques, dialectiques, essentielles et substantielles. D’autres articles traiteront des problématiques des théologies universitaires et ecclésiales, et de leurs responsabilités directes menant à une absence totale de toute théologie populaire. Quant à cette dernière, en quoi consiste-t-elle, et à quoi mène-t-elle ?
Il est important de rappeler et d’insister sur le fait que la théologie populaire souhaitée est, telles les deux autres manifestations de la théologie, une théologie arabe. Ce principe fondamental signifie que cette théologie parle en arabe, ce qui n’est pas accidentel ou secondaire, mais fondamental, car la langue contient un héritage culturel, une weltanschauung, une conception bien définie et précise de la relation avec l’existence et une expérience historique subconsciente. Et n’oublions certes pas la logique de la compréhension de la réalité de la vie… Ajoutons à ces réflexions la question de l’appartenance à un contexte arabe qui a son histoire et ses problématiques, ses problèmes et ses guerres, ses luttes, ses victoires et ses failles, son économie, sa politique et son homme… La théologie des chrétiens arabes, c'est-à-dire de tous les chrétiens du contexte arabe, qu’ils soient syriaques, byzantins, arméniens, assyro-chaldéens ou latins… est soit une théologie arabe, soit un éloignement douloureux de soi qui ne procure aucun bénéfice au croyant chrétien arabe, mais qui contribue au contraire à l’accroissement du repli de son témoignage chrétien et de l’affaiblissement de son appartenance à son contexte.
Le premier élément de structure pour la théologie populaire arabe consiste en ce que tous les chrétiens du contexte arabe soient convaincus de leur arabité traditionnelle et culturelle, cette arabité qui n’est pas renfermement, mais ouverture sur toutes les expériences civilisatrices et culturelles différentes. Si les circonstances ont mené à ce que beaucoup de chrétiens se renferment autour de nationalismes illusoires, il leur faudra se rappeler qu’ils étaient innovateurs durant la « Nahda » arabe, et qu’ils ont participé activement au renouveau de la langue arabe. Nonobstant le changement de situation, et malgré tout intégrisme, il leur incombe de s’engager de nouveau dans ce sens, de jouer un rôle culturel innovateur et de participer d’une manière active à l’édification d’une société arabe moderne, unique dans sa diversité, riche par son islam, son christianisme et sa pensée laïque. Malheureuse est toute pensée qui éloigne l’homme de son identité culturelle, surtout si elle ne lui en donne pas une autre en échange.
Le second élément de structure : la prise de conscience culturelle du chrétien devrait être liée à une praxis de la charité. La parole de Dieu est essentiellement amour dans le christianisme. Et cet amour devrait se concrétiser chez le croyant par sa relation à autrui, tout autrui, n’importe quel autrui. Il n’est pas digne du chrétien, et il est même honteux qu’il ne conçoive son frère humain qu’à partir de ses opinions politiques, de sa confession religieuse ou de son irréligiosité. Chaque être humain est une valeur qui dépasse par son être toute appartenance existentielle : il est le sujet de l’amour de Dieu, de sa manifestation et de son salut. Vain est l’amour du croyant pour Dieu et vaine est sa théologie, s’il ne tire pas sa substance de l’amour du prochain, de son respect, et du fait de le concevoir en tant que voie vers Dieu et vers la réalisation du soi humain.
Le troisième élément de structure : L’orthodoxie de la foi passe forcément par une orthopraxie. Nombreuses sont les confessions chrétiennes, et unique est le Christ et le témoignage qu’on devrait rendre de lui. Nombreuses sont les religions et les compréhensions de l’existence, et unique est Dieu, la cause de la vie et son mystère. La théologie populaire devrait s’élever au-delà des querelles qui n’ont cessé de séparer les chrétiens au lieu de les unir au nom du Seigneur. Elle devrait les pousser à une pratique qui accepte l’autre et qui dialogue avec lui, qui s’enrichisse par ce qu’il est et qui l’enrichisse. Elle devrait être une pratique qui aime et respecte l’autre, qu’il soit chrétien, musulman ou athée… L’Esprit du Seigneur souffle là où il veut, et l’action de Dieu dépasse toute frontière, toute conception, toute religion et tout contexte.
Le quatrième élément de structure : La théologie populaire ne peut pas avancer sainement dans sa réflexion sans être à l’écoute des théologies universitaire et ecclésiale, et sans s’appuyer sur elles et leur demander un appui normatif. Ainsi, faudrait-il que le croyant souhaitant rendre compte de son expérience de foi de manière à enrichir le témoignage chrétien, se cultive, dans la mesure du possible, par des lectures théologiques universitaires et ecclésiales, par des colloques, par des réunions, par les moyens audio-visuels… il lui faudrait de même écouter les spécialistes d’une manière adulte, c'est-à-dire loin de toute obéissance aveugle et de tout refus destructeur.
Le cinquième élément de structure : La théologie populaire devrait se considérer comme un stimulant qui mène à un engagement humaniste. L’être humain est une valeur sacrée qui devrait se réaliser à travers l’histoire personnelle de chaque individu. Cette réalisation passe par un engagement ecclésial sain et édifiant, dont le principe majeur est le dialogue, et dont l’ennemi est le confessionnalisme, le renfermement et la crispation. Cet engagement prône une vision nouvelle de la citoyenneté engagée dans les causes justes des peuples et des communautés persécutés et meurtries dans notre Orient. L’ennemi de cette nouvelle citoyenneté est la rétrogradation, le fanatisme, le factionnalisme et le despotisme. On peut espérer que cet engagement humaniste soit une motivation pour les riches afin d’aider les pauvres à changer leur situation.
Le sixième élément de structure : La théologie populaire puise sa substance de la personne du Christ tel que le font connaître l’Écriture Sainte et les traditions ecclésiales différentes. Par conséquent, il incombe au croyant de lire la Bible d’une manière contextuelle ou locale qui lui permette d’être à l’écoute de la parole qui est adressée à sa réalité historique et existentielle. Ainsi faudrait-il être prudent des lectures scripturaires éthérées et détachées de la réalité vécue, parce que la parole de Dieu est un parole historique qui contient les éléments essentiels et directs de la vie du croyant : elle est une révolte contre le péché, l’injustice sociale et le mal. Enfin, l’Écriture Sainte est pour le croyant une constitution, contenant les éléments essentiels pour ses engagements humanistes différents.
Toutes ces considérations ne sont que des propositions, et il revient aux croyants agissant dans le terrain du Seigneur et de l’homme de les compléter, les enrichir et les concrétiser à travers une pensée, une écriture, des cercles de dialogue et de travail. Il est de même de sa responsabilité d’exprimer la réalité de foi vécue et de bâtir un édifice théologique et humaniste qu’il introduit dans tous les domaines de sa vie confondus. Le témoignage chrétien et le Royaume de Dieu ne devraient pas être confinés dans un domaine sacré, mais dans le vécu quotidien du croyant, car le Sauveur a sanctifié tout l’homme par son incarnation, et a sauvé tout le monde par sa rédemption. Il faut espérer que les fils de l’Orient arabe percevraient un jour un témoignage de foi qui les pousserait à glorifier le Père qui est aux Cieux.
Dr Antoine Fleyfel
04.05.2008