Je crois...

(Article paru dans le quotidien

arabe An-Nahar, le 10.05.2009).

 

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« Je crois » est une expression que prononcent très souvent les chrétiens arabes, à plus d’une occasion et dans différents contextes. Et si le terme « croire » est un mot qui donne au chrétien l’une des plus belles désignations, je veux dire « croyant »[1] en Dieu et en son Messie, son utilisation dépasse le pure cadre de la foi en Dieu quant on dit : je crois à la Bible, je crois aux sacrements, je crois à la tradition de l’Église, je crois aux enseignements de l’Église, je crois en les responsables de l’Église (évêques, prêtres et pasteurs), je crois en la Vierge, je crois en les saints, je crois à l’existence de Satan, je crois à ma patrie, je crois en mon leader, je crois à la doctrine de mon parti, je crois à l’histoire de ma confession, je crois aux dignitaires de ma région, je crois à mon État, je crois à la justice internationale… Est-il adéquat d’utiliser le terme « croire » de la sorte ?

 

La « foi », laquelle est au centre de la vocation chrétienne, est la condition et le fondement de l’accès de l’homme à son existence en tant que justifié, libéré et créature aimée jusqu’à la mort, la mort de la Croix. Le commencement de la foi chrétienne n’est pas en l’homme, lequel est incapable par ses propres capacités de connaître Dieu qui dépasse la condition positive de la créature. La foi a sa source en Dieu qui appelle l’homme à une vie nouvelle centrée sur l’amour et sur l’authenticité. Cet appel a été adressé par Dieu à travers Jésus de Nazareth, sa Parole dans l’histoire et son Christ. Lorsque Dieu appelle l’homme à une vie de lui, en lui et vers lui, il le met devant deux choix : le refus ou l’acception de cet appel. Et c’est à partir de la décision de l’homme qu’il est possible de parler de la foi ou de l’absence de la foi chez l’individu. Cette décision est existentielle, parce que le choix de Dieu en Jésus Christ nécessite un comportement, une parole, une action, une pensée et une existence selon la loi de l’amour infini que le Nazaréen a manifesté dans sa vie, dans son enseignement, dans sa kénose et par son don de soi. A partir de ces principes fondamentaux, il est possible de dire que la foi chrétienne est une vocation divine qui porte en son essence la réalisation du soi humain. Il est vrai que d’aucuns ont parlé de l’importance de la divinisation de l’homme, mais je pense que l’une des caractéristiques les plus élevées de la foi chrétienne est l’humanisation de l’homme qu’elle opère. L’une des plus nobles compréhensions de l’incarnation consiste à comprendre celle-ci comme un humanisme radical, c'est-à-dire comme la plus belle manifestation de l’existence humaine.

 

La foi, comprise selon la logique susmentionnée, dépasse de loin les cadres étroits dans lesquels certains essaient de la confiner. La foi en Dieu dépasse la religion, laquelle est, comme le dit Fénelon, l’évêque et le grand mystique, une invention humaine. Cette invention est peut-être nécessaire jusqu’à ce que l’homme atteigne l’âge adulte comme le dit Bonhoeffer en parlant du christianisme non-religieux, c'est-à-dire adulte. La foi dépasse les Églises qui sont essentiellement des communautés enfantées par la Résurrection, rassemblées et organisées pour célébrer le Vainqueur de la mort. Les Églises sont centrales pour les croyants, mais elles sont composées d’humains, et sont intimement liées à l’histoire, à la géographie, au contexte et à la civilisation. Elles errent parfois, mais l’Esprit reste agissant en elles, comme en dehors d’elles, car l’action de Dieu n’a pas de limites. C’est ce que nous raconte l’évangile lorsqu’il parle de l’Esprit qui souffle là où il veut, de Dieu qui agit dans tous les peuples et des gens qui, sans faire partie des disciples du Christ, faisaient des miracles en son nom. Et la foi dépasse le cadre confessionnel, étroit et détestable. Il n’y a pas de doute que l’organisation confessionnelle a eu durant une partie de l’époque ottomane certains points positifs, d’un point de vue démographique et organisationnel. Toutefois, le confessionnalisme est devenu à notre époque actuelle un virus mortel qui s’oppose aux enseignements du Seigneur, pour diverses raisons que sont : le rejet de l’autre, le repliement identitaire et confessionnel, la mauvaise compréhension de la citoyenneté et la falsification de l’universalité de la vocation chrétienne qui devient particulariste, dépendante des intérêts de la confession et rejetant toute autre identité qui ne correspond pas à ce qu’elle est.

 

La Bible est au fondement de la vie du croyant, et la source première la plus importante qui nous raconte l’histoire de l’amour de Dieu pour ses créatures et son intervention salvifique dans l’histoire des hommes. Toutefois, la Bible reste un moyen pour la foi et non un but, un livre qui nous raconte de la foi en Dieu et qui nous pousse en même temps à ne pas réduire notre foi à de l’encre et à du papier, mais à la transformer plutôt en esprit, chair et vie. De même les sacrements, et combien les chrétiens se querellent parfois autour de ce sujet, se rejetant les uns les autres selon leurs convictions qui acceptent ou rejettent la logique sacramentaire. Parfois, on a l’impression que c’est l’aspect canonique et rituel des sacrements qui est au centre de la vie du croyant, et pas celui que nous transmettent les sacrements : le Christ. Il est impossible à l’aspect extérieur des sacrements d’être le sujet de la foi, mais le Christ ressuscité qu’ils nous donnent, celui-ci qui est aussi présent dans le sacrement de ce monde et qui donne aux croyants en son nom de l’adorer en esprit et en vérité. Je ne crois en la Vierge Marie, mais en son fils Jésus qui me montre la face du Père et la voie de l’humanité véritable. Mais je suis épris par la figure de Marie, par la foi de Marie et par la présence de Marie, à chaque qu’elle est pour moi un exemple de la foi en Dieu. Ainsi en est-il des saints et des hommes d’Église : je n’ai aucune foi en eux, mais je m’inspire de leurs vies, de leurs enseignements et de leurs exemples à chaque fois qu’ils témoignent de l’amour, en beauté et en vérité. Les enseignements des Églises, et combien nombreuses sont-ils, sont des tentatives contextuelles pour exprimer la foi chrétienne. Je n’y crois pas, mais je crois en celui de qui ils me parlent ; j’y adhère dans la mesure où ils sont fidèles à l’évangile de Jésus Christ, et dans la mesure où ils rencontrent l’être humain sur le chemin de sa réalisation de soi.

 

En ce qui concernent les responsables ecclésiastiques, comme tout membre du corps du Christ, ils expriment leur foi en Dieu selon l’exclusivité de leur vocation, et chaque homme a une vocation exclusive. Leur existence et leur vocation sont très importantes et nécessaires, mais il est absurde de croire en eux. Il faudra même dialoguer, voire s’opposer à eux s’ils croient qu’ils sont des médiateurs entre Dieu et les hommes – et le Christ est l’unique médiateur – ou des distributeurs de salut et de vie éternelle que seul Dieu octroie. Quant aux traditions ecclésiales, je n’y crois pas, mais je crois en celui qu’elles me transmettent. Je les suis dans la mesure où leurs enseignements sont des réponses à mes problématiques actuelles de foi. Et enfin, Satan : il est absurde de parler d’une « foi » en son existence, parce que l’admission de cette existence relève de beaucoup de croyances moyenâgeuses et de superstitions populaires.

 

Parler d’une foi politique en la patrie, le leader, le dignitaire ou l’histoire est complètement dénué de sens. On ne peut pas croire à la terre ou à la patrie, aussi chères qu’elles peuvent nous être, comme nous croyons en Dieu. Toutefois, la foi véritable en Dieu pousse l’homme à l’amour de son frère l’homme, et à la recherche d’un cadre politique sain pour leur vie commune. L’histoire n’a pas une conscience pour qu’elle soit le sujet de la foi de l’homme, surtout qu’elle est une réalité existentielle faite par celui-ci. Et parler d’une foi aux partis et en leurs leaders, aux États et en leurs présidents est un type de folie, car aucun homme ne mérite qu’on croie en lui, et qu’on lui livre notre vie ; l’Écriture ne dit-elle pas : « Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme ». Je pourrais peut-être faire confiance à une personne qui incarne mes visions politiques, comme je pourrais adhérer à un parti qui a exprimé ou qui exprime mes ambitions patriotiques ; je pourrais peut-être contribuer à l’élection de ceux qui sont au pouvoir parce que leur programme m’a convaincu à un moment bien précis. Mais ma vie est le plus cher don du créateur, je ne la donne que pour Son amour qui se manifeste par l’amour du prochain. C’est pour cela que je ne peux pas croire aux partis, à la politique et aux patries qui, lorsqu’ils s’éloignent du bien de l’homme – ce qui est bien répandu – en enseignant l’exclusivisme, la pensée unique, la discrimination, la haine raciale et le confessionnalisme, font de moi leur opposant, au nom de ma foi au Dieu de l’amour, et au nom de mon engagement en la valeur de l’homme en tant que cause de vie.

 

J’ai voulu dire que la foi est une décision existentielle de grande importance et de majeure responsabilité, dont l’origine est en Dieu et lequel but est la béatitude véritable de l’homme. La foi transporte les montagnes et vainc la mort. Par elle se réalise le soi humain qui accède à son authenticité à travers le don de sa vie à l’amour absolu, lequel se concrétise par un comportement adéquat envers le prochain, envers la patrie et envers la société. Personne ne peut faire du néant existence, de la mort résurrection et de la laideur beauté que le créateur. Ainsi, il est le seul à être digne de notre foi, il est le seul à être digne de lui livrer notre vie. Et tout le reste n’est secondaire et accessoire, important seulement, et d’une manière très relative, dans la mesure où il mène à un humanisme véritable et à une recherche authentique de Dieu.


 

[1] En arabe, provient de la racine ‘ammana qui veut dire : celui qui livre sa sécurité au créateur.

 

        

 

Dr Antoine Fleyfel

10.05.2009