Le Christ des arabes (2)
Le fils de l’homme
(Article paru dans le quotidien
arabe An-Nahar, le 12.10.2008).
Après avoir parlé des principes qui nous poussent à parler du Christ des arabes ou du Christ arabe (An-Nahar 13.07.2008), nous élaborons dans cet article la compréhension qu’a la théologie arabe moderne de l’aspect humain du Seigneur. Cet aspect est occulté par beaucoup de théologies orientales qui préfèrent parler de spiritualité seulement, ce qui rend leur réflexion autour du donné de la foi atemporelle et bien éloignée de la réalité historique et contextuelle. L’affrontement de la dure et compliquée réalité historique par des réalités mystiques, dogmatiques et ecclésiologiques, mène à une grande dissension entre le monde de la foi et celui de la réalité sociale, politique et économique vécue, et ne donne pas au chrétien oriental des outils efficaces et utiles à sa présence, à son existence et son témoignage. Le christianisme qui se résume seulement par une dépendance du clergé, par un engagement liturgique et par une lecture sentimentale de l’Écriture Sainte s’éloigne de la cause de Jésus de Nazareth, celle du Royaume de Dieu qui nous fait comprendre, à la lumière de l’Incarnation et de la Résurrection, la centralité de l’homme et la richesse de ses horizons existentiaux.
Ce bref article ne peut pas traiter de toutes les dimensions humaines, politiques et sociales de la mission du nazaréen. Je vais toutefois essayer d’aborder certains points essentiels qui éclairent la figure humaine du Christ des arabes, cette figure qui n’est pas moins importante que sa figure divine –celle qu’on n’a connu qu’à travers son humanité.
Jésus a appartenu à une classe sociale travaillante. Il n’a pas été un dirigeant économique, politique ou religieux de la société, mais il a fait partie du commun du peuple, de la classe des travailleurs : il était charpentier (Mt 13, 55). Maints concepts nous éloignent de ce Christ travailleur et nous mettent devant un Christ élevé, difficile d’accès, éloigné de la réalité sociale, être spirituel qui n’est accessible que par le monde de l’esprit (prières, offices divins, piété…). Le Christ arabe n’est pas éloigné de la réalité des peuples arabes travailleurs, ceux-ci qui subissent un lourd fardeau économique. Il est un de ces travailleurs qui se lèvent tôt le matin, cherchant leur pain quotidien, sculptant les paumes de leurs mains par les difficultés de la vie. Le Nazaréen a vécu dans un contexte d’occupation et d’injustice économique qui sont présents tous les jours au centre de la souffrance de l’homme arabe qui est inquiet sur l’avenir de ses enfants, et qui subit le joug d’un capitalisme impitoyable qui absorbe son don jusqu’à le tuer. Le Christ des arabes est un homme travailleur, ses traits sont couverts de terre, et ses mains sont noircies… N’avez-vous pas vu ‘Issa (le nom arabe de Jésus) à l’aurore d’hier, sortir de sa maison portant ses outils, chassant son sommeil et ordonnant ses pieds à aller là où est son gagne pain ?
Le Nazaréen est un homme chassé et presque vagabond, il n’a pas une pierre pour poser sa tête (Mt 20, 8). Il n’est pas comme le croient certains, ce Dieu qui habite dans des édifices faits de pierre ou de marbre… Mais il est cet homme chassé d’une patrie que les autres lui ont rendue étrangère, chassé de son village, et considéré non équilibré par ses proches (Mc 3, 20-21). Le Christ des arabes est l’image de millions des fils de l’Orient souffrant, ceux qui ont été chassés de leurs terres et qui n’ont plus d’oreillers pour poser leurs têtes. Il est un vagabond qui mendie à la porte des ambassades un visa pour quitter un enfer qui brûle son corps, et partir vers un autre qui aliène son esprit. N’avez-vous pas vu le Nazaréen à la télévision, rassemblant ce qui reste de ses affaires devant sa maison détruite ?
Le message du Seigneur dérange les autorités de ce monde ; ainsi Hérode a-t-il tenté de le tuer (Mt 13, 2). La vanité ne supporte pas la vérité, et l’obscurité craint la lumière. Le Christ des arabes est poursuivi par beaucoup d’autorités de cet Orient parce que la vérité qu’il dit, la vérité de l’homme et la vérité de Dieu, condamne leur autoritarisme et n’accepte pas leurs mensonges. C’est pour cela qu’ils le poursuivent et qu’ils le tuent… Combien de fois le Christ a été poignardé en Orient, et tué comme un de ses fils par des politiciens qui ont eu peur de la parole de vérité, et qui ont refusé l’établissement d’une vie humaine digne. N’avez-vous pas vu ses photos dans les journaux, trahi et assassiné sous le voile de la nuit ?
Jésus est calomnié devant le tribunal (Luc 23, 1-8), torturé par la police (Mt 27, 26) et traité comme un criminel (Luc 23, 39). Le Christ des arabes n’est pas un symbole religieux qui est valable à toutes les composantes de la société orientale, parce qu’il ne peut pas être avec l’opprimant et l’opprimé en même temps, lui le juste qui a subi la pire des injustices. Le Christ des arabes est toujours calomnié devant beaucoup de tribunaux dans beaucoup de contrées orientales… Le Christ des arabes est torturé et insulté tous les jours, contre toutes les chartes religieuses, et contre la charte des droits de l’homme. Un de vos proches n’a-t-il pas été jugé injustement, et l’un des fils innocents de votre quartier n’a-t-il pas été torturé quelque part loin de vos yeux ?
Le Christ de Dieu est la victime du fanatisme des prêtres et du mensonge politique (Mt 27, 11-23). Il n’est pas du tout étranger de la vie politique et religieuse de la société. Les prêtres et les docteurs de la religion le rejettent parce qu’il ne croit pas en un Dieu qui habite dans la pierre ou le métal, un Dieu dont les paroles sont papiers, lois et rituels… Mais son Dieu est un Dieu vivant qui vit dans le cœur de l’homme, et dont les paroles sont vie à ceux qui font sa volonté. Le Christ des arabes condamne par sa vie et ses enseignements les mensonges des politiciens, lui qui n’a pas hésité à traiter Hérode de renard. Il ne démissionne pas de la chose politique parce que sa mission divine l’oblige à parler de la vérité là où il se trouve. Vous avez certainement entendu de ses nouvelles dans votre ville, lorsque des gens qui prétendent parler, tantôt au nom de Dieu et tantôt au nom du peuple, l’ont considéré hérétique et infidèle.
Le Christ des arabes partage les malheurs des arabes et souffre avec eux. Il n’est pas étranger au contexte, il en fait partie, et c’est pour lui qu’il y est. Comme beaucoup de fils de cet Orient il a eu faim, il a eu soif, il s’est trouvé nu et malade, sans abri et emprisonné par les chaines des lois sociales injustes (Mt 25, 31-46). La théologie arabe moderne n’est pas dans l’illusion lorsqu’elle comprend la personne du Seigneur de la sorte, parce les évangiles nous en parlent d’une manière claire, et parce que le croyant arabe ne peut croire qu’en un Dieu qui est avec lui.
Ces données scripturaires et historiques qui dévoilent la cause de Jésus le fils de l’homme sont au centre de la réflexion théologique arabe contextuelle, parce que la cause du nazaréen est la cause de tout homme arabe qui a vécu sur la terre de l’Orient, et c’est pour cela que je l’appelle le Christ arabe. C’est que notre Orient a aussi soif, il a aussi faim, il est nu, malade, emprisonné, crucifié, trainant sous les jougs de tribunaux, d’occupations et d’injustices diverses… Jésus de Nazareth n’est pas étranger à cette réalité, au contraire, cette réalité est la sienne. Ainsi, partant de là, le concept du Christ arabe devient un concept central pour la théologie arabe, parce que les causes des croyants du contexte arabe deviennent elles-mêmes la cause de Jésus de Nazareth. La personne du sauveur est une force pour affronter les problématiques du monde d’aujourd’hui, non en tant que solution spirituelle traditionnelle détachée de la réalité de tous les jours, mais comme un programme de travail. Celui-ci est une cause qui touche tout oriental sans distinction, une cause de l’homme et de sa libération, non seulement de la mort et du péché, mais aussi de l’injustice économique, politique et sociale. Le Christ arabe libère tout l’homme, et il est pour le croyant la force qui vainc tout ce qui empêche le soi humain de se réaliser.
Dr Antoine Fleyfel
12.10.2008