Le Christ des arabes (1)
Comment les chrétiens arabes comprennent-ils
le Christ qui est toujours le même ?
(Article paru dans le quotidien
arabe An-Nahar, le 13.07.2008).
« Qui suis-je pour vous ? », une question que le Seigneur a posée aux disciples, une question qui n’a cessé de se poser à tous les chrétiens, à différentes époques, contrées, cultures et Églises. La beauté de cette question réside dans la diversité et la richesse des réponses, alors que les problèmes des réponses naissent, lorsqu’un individu ou une communauté, s’abstiennent de donner des réponses qui leurs sont propres, et adoptent des réponses qui n’ont pas de rapports avec leur réalité existentielle. Cet article a comme but d’essayer de donner une réponse arabe à cette question centrale.
Il n’y a pas de doute que le Christ est un, et que le Seigneur que nous adorons est toujours le même, hier, aujourd’hui et pour toujours. Mais le mystère de l’incarnation nous pousse à ne pas universaliser notre compréhension christologique au point de considérer que telle compréhension du Seigneur ou telle autre sont les seules adéquates et correspondantes à tous les temps et à tous les lieux. L’incarnation est une réalité de foi qui fait de l’absolu, histoire, de l’éternité, temps et du tout, limite. La Parole de Dieu ne s’est pas incarnée dans toutes les religions, dans toutes les contrées et dans tous les âges, mais elle est au contraire devenue particularité : l’homme Jésus de Nazareth a vécu au premier siècle, c’est un juif de culture galiléenne ; malgré son essence divine et l’universalité de son message, la contextualité de sa vie reste un élément incontournable pour la compréhension de son message. Et ainsi, tout essai de compréhension du message du Sauveur devrait forcément passer par le contexte qui se constitue en champ herméneutique de compréhension, contexte qui a ses particularités culturelle, historique et géographique. Il n’y a pas d’accès à l’universalité de Dieu sans un passage par la particularité de l’homme. Et puisque la particularité de l’homme est diversifiée avec la diversité des époques, la compréhension de la personne du Christ et de sa mission est aussi diversifiée avec la diversité du contexte vécu. Il n’y a ainsi pas une seule compréhension ou une seule vision du Christ, le Nouveau Testament en est la preuve. Jean, par exemple, parle d’un Christ qui proclame sa divinité et nous met devant une compréhension christologique différente que celle qu’on peut trouver dans l’évangile de Marc qui prêche un Christ cachant sa messianité… La différence contextuelle des deux évangiles a abouti à deux compréhensions christologiques différentes d’un Christ qui est le même.
Parlons d’un principe général : chaque Église et chaque culture ont un contexte qui fait de leur compréhension de la personne du Christ une compréhension exclusive ne correspondant pas forcément à d’autres contextes. Ainsi, malgré toute la richesse qui puisse se trouver dans le dialogue des cultures et des églises, la compréhension romaine latine de la personne du Christ reste une compréhension occidentale qui ne correspond pas forcément au contexte chrétien oriental ; la compréhension qu’a la théologie noire de la libération en Afrique du Sud de la personne du Christ reste une théologie africaine qui ne correspond pas forcément au contexte australien ; la compréhension qu’a la théologie « dalit » de la personne du Christ reste une compréhension indienne qui ne correspond pas forcément au contexte nord américain. Toute tentative de compréhension de la personne du Christ prend en général départ dans les problématiques d’un contexte bien particulier, et il est rare qu’une solution proposée à un contexte bien précis corresponde aux problématiques d’un autre contexte.
Ce principe général pose la problématique de la compréhension de la personne du Christ dans la théologie arabe. Lorsque les chrétiens arabes croient en Jésus, par quel concept expriment-ils leur foi, et comment comprennent-il la personne du sauveur ? Deux problèmes résument l’impasse actuelle de la théologie arabe à ce niveau, un premier ad intra et un deuxième ad extra.
Le premier problème réside en des compréhensions christologiques que nous avions héritées des traditions ecclésiales. Il est certains que ces traditions sont essentielles, profondes, belles et louables. Elles n’ont toutefois plus de liens solides avec notre réalité actuelle vécue. Quel sens aurait la « théologie de la terrasse », ainsi qu’une compréhension du Christ prenant comme champ herméneutique le monde agraire, dans un monde où les agriculteurs se raréfient et où la majorité est désormais urbaine ou urbanisée ? Quel sens aurait une compréhension du Christ découlant du monde impérial byzantin dans un monde dont la constitution politique et culturelle n’a presque plus rien à voir avec le monde hellène. Et comment la christologie conciliaire traditionnelle, avec toute sont importance et sa fondamentalité, résout-elle les problématiques de l’existence chrétienne actuelle en Orient ?
Le deuxième problème réside en des compréhensions christologiques que nous a léguées l’Occident. La plus importante est celle du Christ latinisant et latinisé, compréhension dont beaucoup questionnent l’utilité actuelle de son existence après le Concile du Vatican II et ses prérogatives vis-à-vis des Églises orientales catholiques. Cette compréhension latinisante s’exprime en des piétés paraliturgiques relevant de l’anthropologie et de la culture occidentales, et aussi d’une vision légale de l’Église, vision qui n’est pas dénuée de discriminations à l’égard des Église orientales catholiques, surtout en territoire occidental latin. D’autres compréhensions très étrangères au contexte arabe sont celle des images de piété et des films qui nous présentent un Christ occidental, européen ou américain, blond aux yeux clairs, beau et musclé, parfois à la ressemblance des athlètes professionnels.
L’existentialité de l’être humain implique nécessairement des visions diverses de la réalité, et une fois objectivées, ces compréhensions deviennent des références pour une catégorie bien particulières de gens qui les adoptent et qui vivent en conséquences. Le problème des compréhensions non correspondantes aux problématiques du chrétien arabe contemporain est dans l’adversité qui en résulte et dans les rejets mutuels qui s’installent entre les chrétiens : ceux-ci qui ne comprennent la personne du Christ qu’à travers l’Écriture, et qui rejettent, voire jugent ceux qui en ont une compréhension sacramentelle ; et ceux-là qui ne conçoivent la personne du Christ qu’à travers la tradition et qui en refusent une compréhension ecclésiologique romaine. Et n’omettons pas une compréhension tout à fait cléricale de la personne du Christ, etc.
Toutes ces compréhensions contiennent des aspects de vérité qui sont dignes de respect à plus d’un niveau, et qui pourraient être une source d’inspiration pour notre contexte actuel. Mais je suis, en tant que chrétien arabe, insatisfait de ces compréhensions qui ne répondent pas d’une manière adéquate à mes questionnements existentiels et de foi, et qui sont insatisfaisantes lorsque j’essaie de chercher des réponses aux problèmes de mon contexte historique, culturel et politique. Il m’est impossible d’obtenir des réponses adéquates à partir d’une compréhension européenne ou américaine du Christ, byzantine ou syriaque. La compréhension christologique qui me parlerait adéquatement serait une compréhension arabe de la personne du Christ : le Christ arabe, ce sauveur qui vient toujours à travers les époques et les cultures, ce Seigneur avec qui je parle en langue arabe, auprès de qui je me plain en langue arabe, à qui je présente les difficultés de ma patrie arabe, que j’écoute en arabe et de qui j’espère le salut en tant qu’arabe. Le Christ qui me parle est arabe comme moi dans la mesure où il porte mes fardeaux, un Christ qui a vécu mes souffrances, un Christ qui va me libérer. Qui est ce Christ des arabes ?
Dr Antoine Fleyfel
13.07.2008