La théologie contextuelle arabe

(Article paru dans le quotidien

arabe An-Nahar, le 15.02.2009).

 

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      J’ai déjà évoqué à maintes reprises la théologie arabe moderne et quelques-uns de ses principes. Cet article a comme but de clarifier ce concept en l’inscrivant dans une logique théologique contextuelle, laquelle propose une manière nouvelle d’aborder la théologie qui diffère des méthodes traditionnelles. Cette réflexion n’est pas un luxe intellectuel, surtout que la théologie arabe est actuellement atteinte de « vieillesse, de dislocation et de mollesse » comme le dit Mouchir Aoun. Le renouveau théologique est nécessaire à la présence libre et active des chrétiens arabes, et à une éventuelle contribution de leur part à une Nahda nouvelle dans notre Orient meurtri.

 

      Les principes traditionnels de la théologie parlent en général d’une ou de deux sources pour tout système théologique. Les théologies traditionnelles catholiques ou orthodoxes parlent de deux sources que sont l’Écriture et la Tradition. Quant à la théologie de la Réforme, elle considère la Bible comme source unique de tout travail théologique.

 

      La théologie contextuelle est une théologie moderne qui considère qu’on ne peut plus se fonder en théologie, uniquement sur les deux sources susmentionnées. Le contexte devrait être une source principale pour la théologie en plus de l’Écriture Sainte et de la Tradition. Le contexte est le cadre au sein duquel on essaie de comprendre la parole de Dieu et le monde à sa lumière, où l’on se comporte et l’on pense à partir de cette Parole de laquelle on témoigne. Le contexte n’est autre que le cadre historique, géographique et existentiel vécu, dans toutes ses dimensions sociales, politiques, économiques et culturelles… Les avis des théologiens contextuels sur l’ordre d’importance des trois sources théologiques sont bien variés : certains ont parlé de la primauté du contexte et d’autres ont parlé de la primauté de l’Écriture Sainte. Mais malgré les différents points de vue, ce qui reste inchangeable est la nouvelle méthode théologique qui considère le contexte comme une source théologique principale, un locus theologicus. Les courants de théologie contextuelle sont bien nombreux, j’en survole deux pour plus de clarté.

 

      La théologie de la libération en Amérique latine est née, selon les textes de la Conférence de Medellín en 1968, dans un contexte de « misère [qui accable les masses des êtres humains en Amérique latine], [et qui] en tant que fait collectif, s’exprime en tant qu’injustice qui crie vers les Cieux » (Conférence de Medellín 1968, I). La misère de ces peuples, leur pauvreté et l’injuste sociale, ont mené à ce qu’on repense la foi chrétienne, la Bible et les enseignements de l’Église d’une manière différente qu’avant, une manière qui n’aborde la théologie qu’à partir du contexte social, politique et économique. Au lieu de comprendre le contexte à la lumière de l’Écriture et de la Tradition, ce sont la Bible et la Tradition qui ont été comprises à partir du contexte, loin de toute théologie considérée comme traditionnelle, spiritualisante, atemporelle et distancée du contexte historique immédiat. Cette nouvelle méthode théologique a surtout été connue à travers les écrits de Gustavo Gutiérrez, Leonardo Boff, Jon Sobrino et bien d’autres.

 

      La théologie noire est née dans le contexte de la lutte des noirs des États-Unis pour leur libération de la ségrégation raciale. Les racines historiques de cette théologie remontent à la traite des nègres au XVIe siècle et deux personnes lui sont une source d’inspiration principale : Martin Luther King et Malcolm X. James Cone est le théologien principal de cette théologie qui comprend la foi chrétienne à la lumière de la souffrance des « petits fils des nègres » qui n’ont toujours pas été tout à fait émancipés. À la lumière de ce contexte vécu, la théologie noire croit au Christ en tant que Christ noir, c'est-à-dire en tant que Christ qui est opprimé comme tout noir opprimé. Quant à son discours sur Dieu, il est déterminé par la conception de la « noirceur de Dieu » qui consiste à le considérer être dans la même tranchée que les noirs qui souffrent de la ségrégation raciale et de l’injustice sociale ; un Dieu avec eux dans leur combat pour la libération de l’esclavage. Dieu n’est pas impartial pour la théologie noire et il est absurde de le considérer être en même temps du côté des oppresseurs et des opprimés. Il est certainement avec l’opprimé contre l’oppresseur. Le contexte d’injustice est le point de départ de toute compréhension de la vérité de Dieu, de l’Écriture Sainte et de la mission de l’Église. Cette théologie a eu plusieurs ramifications, surtout en Afrique du Sud.

 

      Je voulais, à travers ces deux exemples concis, donner une idée brève de la logique des théologies contextuelles d’une manière générale et surtout, de la différence qui existe entre elles et les théologies traditionnelles qui prennent rarement le contexte sociopolitique et économique immédiat en considération lorsqu’elles bâtissent leurs réflexions. Ces théologies traditionnelles prennent presque toujours leurs points de départ dans la Tradition ou dans leur lecture traditionnelle et héritée de la Bible, et à partir de cela, elles communiquent avec le contexte sans que leurs paroles ne soient forcément des réponses aux questionnements et aux problématiques du contexte. L’autre élément à souligner est la différence de méthode entre la théologie contextuelle et la théologie traditionnelle dans leurs rapports avec les autres sciences. La science avec laquelle la théologie traditionnelle a échangé est la philosophie. Quant à la théologie contextuelle, son dialogue s’étend aux sciences humaines, comme la sociologie, la psychologie ou l’économie ; et elle n’hésite pas à utiliser la méthodologie d’une telle science ou d’une telle autre afin d’avoir une réflexion adéquate sur le réel. Ainsi, certains théologiens de la libération en Amérique latine ont utilisé la méthodologie marxiste sans pour autant adopter l’idéologie marxiste. Quant à la diversité de la théologie contextuelle, elle implique une diversité de méthodes. Il n’y pas une seule manière de faire la théologie contextuelle. La méthode la plus adéquate est la méthode qui correspond le plus au contexte pour lequel elle existe. Ce qui est irremplaçable dans la théologie contextuelle c’est la nouveauté de sa méthode qui se distingue des méthodes traditionnelles et sa relation avec le contexte en tant que source principale pour sa réflexion. Quant aux modèles de théologie contextuelle, elles varient avec la variation des contextes.

 

      La pratique de la théologie contextuelle nécessite un changement radical dans la réflexion théologique, un changement qui instaure une distance critique entre elle et la théologie traditionnelle, distance qui en fait un outil analytique du contexte dans toutes ses dimensions et qui évite toute atemporalité spirituelle ou théologique la séparant du monde. Même si la dimension eschatologique fait tendre le croyant vers le Règne éternel de Dieu, ce croyant reste de ce monde et ce monde reste sa responsabilité. Il s’ensuit que la théologie, pour ce qu’elle a d’essentiel pour la vie de l’Église, devrait considérer le monde comme un élément essentiel de son travail. Cette méthode théologique nouvelle a beaucoup de distances avec des méthodes théologiques traditionnelles orientales qui sont profondes dans leurs pensées spirituelles, mystiques ou pieuses, ancrées dans leurs demandes aux croyants d’obéir aux autorités ecclésiastiques et éloignées des choses du monde, comme si la vie de la polis ne relevait pas de la responsabilité du croyant, comme si le péché a corrompu toute la création et a vaincu la grâce première et les semences du Verbe dans l’existence, toute l’existence.

 

      La théologie arabe moderne se doit d’être une théologie renouvelée, sinon elle n’est qu’une répétition de ce qui est ancien et inadéquat à l’existentialité historique immédiate de l’homme, celle qui fait de l’être humain une créature à jamais nouvelle. Mais le renouveau, malgré toutes les distances critiques qu’il instaure entre lui et tout ce qui est ancien, ne contredit pas forcément toute théologie qui l’a précédé. Sans l’ancien il n’y a pas de nouveau. Toutefois, le renouveau nécessite un abandon positif de ce qui est ancien et la création d’une méthode et d’une vision des choses nouvelles, qui ne sont pas sans s’inspirer parfois et s’instruire de ce qui est ancien.

 

      L’essence du renouveau de la théologie arabe est dans sa compréhension en tant que théologie contextuelle. Sans une ouverture au contexte immédiat, et sans considérer le contexte comme une source première pour la théologie, la théologie arabe resterait anhistorique, inadéquate aux problématiques de la présence chrétienne libre et efficace au Moyen-Orient et témoin de l’affadissement du témoignage chrétien religieux et culturel ; en ne renouvelant pas ses structures, la théologie arabe serait responsable de cet affadissement. Cette réflexion théologique est peut-être l’une des premières à souligner la contextualité de la théologie arabe moderne, mais la réflexion théologique contextuelle arabe, même si elle n’est pas dénommée de la sorte, a des antécédents chez beaucoup de théologiens arabes récents et contemporains. Tout en évitant de s’étendre longuement sur la question, il est nécessaire de faire mention de Jean Corbon et de sa tentative contextuelle audacieuse  « L’Église des arabes ». Quant à Michel Hayek, il a essayé à travers sa pensée orientale contextuelle, de trouver une justification théologique chrétienne à l’existence de l’Islam –le partenaire essentiel des chrétiens orientaux, afin de ne plus le considérer comme une erreur historique ou comme une religion de l’erreur. D’autres noms peuvent être cités à cet endroit, à titre d’exemple et non d’une manière exclusive, comme Joachim Moubarak, Georges Khodr, Grégoire Haddad, Paul Khoury, Jérôme Chahin… et le plus récent, moderne en pensée et jeune en âge, Mouchir Aoun, qui incarne par ses écrits contemporains la perspective théologique arabe contextuelle, tout en inscrivant la pensée religieuse chrétienne arabe dans une logique de pluralisme, d’œcuménisme, de philosophie, de dialogue et de politique.

 

      Ces lignes théologiques arabes ne sont qu’un cri d’espérance que j’adresse aux responsables des formations théologiques au Liban et en Orient, une espérance en un renouveau de la théologie arabe, la théologie de toutes les Églises arabes riches en traditions. Une espérance qu’on participe tous, dans le cadre de nos exclusivités et de notre pluralisme, en une Nahda théologique arabe qui vivifie l’homme et qui rende gloire à Dieu.  

 

Dr Antoine Fleyfel

15.02.2009