Pour une théologie arabe moderne

(Article paru dans le quotidien arabe

An-Nahar, le 16.03.2008).

 

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Durant des siècles, la théologie chrétienne a été considérée être une science divine, relevant de la compétence du clergé et d’universitaires spécialisés dans la compréhension des concepts difficiles, et connaissant les détails historiques compliqués… Malgré le côté bénéfique d’un tel état des choses qui a fait de la théologie un enseignement scientifiquement rigoureux, la science divine est restée loin de la portée de ceux qu’on dit « laïques », de ceux qui ne sont ni spécialisés et ni consacrés à la recherche. Pourtant, c’est pour leur foi et ses manifestations diverses –historiques, religieuses et sociales, que la théologie existe.

 

Il est bien temps de changer cette situation qui a plus de côtés négatifs que positifs. L’homme contemporain est adulte dans beaucoup de domaines : il est désormais bien versé dans la connaissance des sciences diverses, compétant en beaucoup de sujets qui touchent son contexte…, et bien adolescent, voire enfant et même ignorant parfois de la science théologique qui tente, à travers son discours sur Dieu, une recherche, une critique et un essai de réponse concernant le  questionnement humain existentiel.

 

Il n’y a pas de doute que chaque personne aborderait la théologie d’une manière différente : un certain aurait une expression simplifiée et un autre aurait une réflexion scientifique et universitaire. Dans les deux cas et dans tout autre cas possible, il appartient à la théologie de devenir l’occupation de chaque croyant qui souhaite penser sa foi et l’exprimer à la lumière de son contexte existentiel, et de ne plus être cette connaissance exclusive à une élite cléricale ou universitaire. La théologie qui est un discours sur Dieu, est une question qui touche chaque croyant, et qui s’enrichit dans la mesure où elle reflète les expériences existentielles et humaines se manifestant dans l’histoire et la géographie.

 

Les fondements d’une humanité saine dans ses manifestations religieuse et laïque, politique et culturelle se font rares dans toutes les contrées de l’Orient arabe… Il est bien temps que chaque croyant, de quelque famille chrétienne qu’il soit, prenne conscience qu’il devrait être impliqué dans la théologie d’une manière active et créative, et non seulement dans une perspective de répétition ou d’une suite aveugle de la hiérarchie. La théologie est un outil à travers lequel il pourrait rendre plus active son appartenance à l’Eglise, et d’une manière critique, qui  a comme but l’éveil d’une société dont les idoles sont la partisannerie, l’ignorance, le confessionnalisme, le racisme et l’amour du pouvoir et de soi…

 

L’éveil théologie généralisé sort la science de Dieu du jargon clérical et en fait un outil qui participe à l’édification d’un homme et d’un citoyen nouveaux, dans un pays et une région qui manquent fortement d’une pensée et d’un esprit qui renouvellent, qui réforment et qui bâtissent.  Cet éveil devrait passer par deux tournants : 1. Que les théologiens actuels arrêtent de s’approprier la théologie et de la considérer leur, et qu’ils contribuent à l’élargissement de la réflexion théologique, loin de la répétition et du copiage, dans un esprit critique et scientifique qui ne craint pas le questionnement édificateur ; 2. Il appartient aux croyants, d’une manière générale, de prendre conscience que la théologie est une science qui les concerne, non seulement dans une perspective pastorale ou culturelle, mais aussi dans le but de participer à l’érection d’un édifice intellectuel qui exprime leur expérience existentielle de foi, et qui trace les voies de leur avenir social et politique. Il est nécessaire, pour que cet éveil s’effectue, que d’aucuns arrêtent de mandater la théologie à une certaine catégorie de gens, et de démissionner de toute réflexion sur le donné de la foi. Il n’y a pas de doute : les spécialistes ont un avis adéquat et digne de foi, et il appartient au croyant de respecter les autorités enseignantes tout en s’imprégnant par elles, et parfois en leur obéissant. Il (le croyant) reste toutefois capable d’une participation théologique créative à partir de son expérience personnelle, et il lui faut participer, malgré toute la tension que pourrait faire naître sa réflexion.

 

La pensée théologique critique n’est pas une réalité éthérée, mais un fait à la disposition de quiconque voudrait l’adopter à travers un changement existentiel et intellectuel. Ceci signifie un changement de point de vue qui sorte la théologie arabe de son atemporalité théorique et de sa tour cléricale, et qui l’inscrive dans un cadre historique qui n’aboutit à son fait qu’à travers les manifestations humaines principales, c'est-à-dire la religion et la politique, la science et l’économie, la culture et l’histoire, le présent et l’avenir… Un tel changement de vision se concrétise par une participation à la création d’une théologie arabe moderne et locale, comme une théologie contextuelle libanaise par exemple. Les graines d’une telle entreprise sont déjà semées, et d’autres sont toujours en train d’être semées… Il y en a qui commencent à croître, et d’autres qui sont en voie de croissance… mais la moisson est nombreuse, et les moissonneurs peu nombreux… Ô Seigneur de la moisson, envoie des moissonneurs pour ta moisson !!!

 

 

Dr Antoine Fleyfel

16.03.2008