Lettre au Crucifié
(Article paru dans le quotidien arabe An-Nahar,
le 25.04.2008, jour du Vendredi Saint orthodoxe).
Seigneur Nazaréen,
Pardonne mon manque de foi, mais je me trouve toujours incapable, malgré le témoignage des Maries et celui des Disciples, de croire en ta résurrection. J’étais et je suis toujours au pied de ton bois, te contemplant cloué et criant vers ton Père, comme si l’être t’a quitté et que l’existence s’est esquivée, comme si la vie s’est épuisée et que la mort a vaincu.
Je t’ai vu crucifié en Palestine,
Je t’ai vu tué par une balle, gisant entre les bras de ta mère. Je t’ai vu famille, perdant tous les acquis de ta vie en l’instant où un bulldozer détruisait ton toit déjà criblé par le plomb. Je t’ai vu étouffé à Gaza, pleurant à Jérusalem, perdant ta terre, criant vers ton ciel. Je t’ai vu humilié aux check-points, vagabondant sur les chemins, torturé dans les prisons, te posant à l’ombre d’un mur bâti pour séparer les frères. Je t’ai vu cadavre porté sur les mains, embaumé par les larmes, inhumé par la haine, et avalé par l’oubli.
Je t’ai vu crucifié au Liban,
Je t’ai vu faire la queue aux portails des ambassades, quittant malgré toi ta terre et l’héritage de tes ancêtres. Je t’ai vu père faisant ses comptes et se demandant comment nourrir ses enfants. Je t’ai vu soupirant et pleurant tes frères qui se sont entretués et haïs pour des nains… Je t’ai vu faire faillite. Je t’ai vu insulté et accusé de trahison à cause de ton refus de brandir les slogans mensongers des anti-christs de ta patrie. Je t’ai vu la terre du Sud, parsemée par la haine des autres. Je t’ai vu la terre du Nord, dégageant de tes jasmins l’odeur du soufre. Je t’ai vu Beyrouth, au cœur déchiré par tes propres mains, sans qu’elle ne sache que ta mort signifie sa mort, et que ta vie signifie sa vie.
Je t’ai vu crucifié en Iraq,
Je t’ai vu durant la nuit, empêché de sommeil par la terreur. Je t’ai vu kidnappé et ayant la vie à la merci d’ignorants pour qui la vie humaine n’a aucune valeur. Je t’ai vu pleurer ta maison et le sanctuaire de ton adoration sapés par des explosifs. Je t’ai vu quitter le sol de tes aïeux et partir à l’inconnu. J’ai vu des hommes armés te maltraiter, j’ai vu des étrangers profaner ta terre et des incrédules tuer ton peuple. Oui, c’est toi, je t’ai vu affamé, ensanglanté, et mort sur les bords des rues de Bagdad.
Je t’ai vu crucifié,
… en Egypte, jeune et plein de vie, mendiant ton pain…
… en Iran, femme lapidée, au nom d’un bout de tissu…
… en Syrie, rêvé par la liberté, nuit et jour…
Je suis le Levant cher Crucifié, ta croix est ma croix, et ton sang est mon sang. Je n’ai ni visage ni espérance. Je n’ai ni voix ni consolation. Dans mon cœur saignant une nostalgie criant à celui qui s’est rendu absent : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné !!! ». Excuse-moi ô crucifié si je suis toujours incapable de voir ta résurrection, mais les larmes de mes enfants et leur sang m’aveuglent… et les ténèbres se font interminables… veilleur, où en est la nuit ?
Dr Antoine Fleyfel
25.04.2008
Jour du Vendredi Saint orthodoxe