Perspectives œcuméniques orientales

(Article paru dans le quotidien

arabe An-Nahar, le 30.11.2008).

 

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Le contenu de cet article est extrait d’une conférence que j’ai donnée en langue arabe, au Congrès moyen-oriental de la FUACE (WSCF) « AYIA  NAPA 23 / L’œcuménisme… et le témoignage de l’Église dans le monde arabe », à Aïn-Aar – Liban, du 15 au 20 septembre 2008.

  

       La théologie arabe moderne est œcuménique ou elle n’est pas. Elle est certainement œcuménique parce que la volonté du Seigneur est « qu’ils soient un… afin que le monde croie » (Jn 17, 21). Ainsi, toute théologie qui ne situe pas l’œcuménisme au centre de sa réflexion est une théologie qui s’oppose à la volonté du Seigneur et qui contredit par cela sa propre essence. L’enseignement de Jésus de Nazareth n’accepte pas de concession, puisque le Christ dit d’une manière bien claire : « celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui ne rassemble pas disperse » (Luc 11, 23). L’un des plus grands défis de la théologie arabe moderne consiste à pouvoir passer d’une théologie confessionnelle à une théologie œcuménique, de théologies propres à des Églises qui vivent comme des îlots, à une théologie universelle et ouverte, d’une théologie de la prudence, de la peur et de l’opposition à l’autre, à une théologie de l’enrichissement par l’autre, de la confiance en lui et du comportement fraternel, d’une théologie qui cherche ce qui sépare à une théologie qui cherche ce qui unit. La paix au Moyen-Orient est impossible sans passer par la paix entre les religions, et la paix entre les religions est impossible si les religions ne sont pas en paix avec elles-mêmes ; là est la dimension politique de l’œcuménisme.

 

      Je n’aborderai pas les détails des schismes ecclésiaux historiques de l’Orient, surtout que leurs grands traits sont connus et écrits dans beaucoup de livres qui traitent de ce sujet. Je poserai plutôt le problème de l’œcuménisme à partir des aspects négatifs du pluralisme ecclésial oriental. Le premier problème est que la diversité de l’expression théologique n’a pas été qu’enrichissement pour les théologies orientales, mais elle a aussi été  une source de divisions, d’adversités et de haines, de blessures pour les communautés locales au point de la disparition de certaines d’entre elles et de l’agonie d’autres… Le deuxième problème est le problème du témoignage que les chrétiens orientaux doivent rendre aux musulmans, les fils de leur contexte. Michel Hayek a parlé de la responsabilité des chrétiens orientaux devant Dieu et devant l’histoire, la responsabilité de transmettre le Christ aux musulmans[1]. Et quand Jean Corbon a parlé de l’Église des arabes, il a dit qu’elle existe pour les musulmans arabes[2]. Je pense que le christianisme oriental ne rend pas actuellement ce témoignage, et que le problème principal de ce témoignage non rendu est dans la division des chrétiens. Quand les musulmans regardent vers le christianisme oriental, ils ne voient pas devant eux l’Église diverse et une du Christ, mais ils voient des Églises éparpillées… Ce fait est désolant, surtout qu’il existe sur une terre où la densité œcuménique est la plus élevée au monde.

 

      Je voudrais souligner, avant de poursuivre ma réflexion, que l’œcuménisme n’est pas nouveau dans la théologie arabe, car beaucoup de théologiens arabes médiévaux, c'est-à-dire les théologiens orientaux qui ont écrit en langue arabe, qu’ils soient nestoriens, melkites ou jacobites, se sont mis d’accord en disant que ce qui différencie les chrétiens n’est pas le contenu de leur foi, mais la manière de l’exprimer. Samir Khalil considère qu’ils ont ainsi exprimé la centralité de l’œcuménisme qui est une unité de la foi se manifestant dans la diversité des théologies[3]. Certains de ces théologiens nomment les causes des divisions entre les chrétiens : « le fanatisme », « l’ignorance » et « l’amour du pouvoir »[4].

 

      Le Nouveau Testament est le point de départ du pluralisme ecclésial, et la lecture historico-critique qu’on puisse en faire nous met devant des Églises différentes s’opposant parfois. C’est une erreur que de parler de « la théologie du Nouveau Testament », puisqu’il y existe des théologies bien diverses. Et chaque théologie exprime le contexte bien particulier d’une communauté ecclésiale qui a vécu l’exclusivité de sa foi dans le cadre de données historiques, religieuses, existentielles, philosophiques et culturelles propres à elle… Mais toutes ces Églises, malgré leurs diversités et leurs différences, composent l’Église du Christ. Personne ne peut prétendre que l’Église de la communauté de Jean est meilleure que celle de la communauté de Marc, et il est absurde de dire que la communauté ecclésiale paulinienne est de moindre importance que celle pétrinienne, etc… L’hérésie dans son sens premier (du grec αρεσις qui veut dire : choisir et préférer une doctrine plutôt qu’une autre) consiste à choisir un livre du Nouveau Testament plutôt qu’un autre, c'est-à-dire l’admission d’un modèle ou d’un aspect théologique et ecclésial, et l’écartement des autres.

 

      Il est possible de parler, dans le cadre d’une problématique œcuménique actuelle, de trois aspects de l’Église, à partir du Nouveau Testament. Il est possible de considérer l’Église catholique romaine comme l’Église qui concentre sa théologie sur la personne de Pierre. Il est possible de considérer les Églises orthodoxes comme des Églises qui concentrent leurs théologies sur l’Évangile de Jean. Quant aux Églises de la Réforme, il est possible de considérer leurs théologies comme des théologies qui se concentrent sur Paul.

 

      Hans Küng parle dans son ouvrage célèbre « Une théologie pour le 3e millénaire » de ces trois aspects de l’Église, et il essaie de montrer le fondement théologique le plus important pour chaque Église : la théologie réformée met en exergue l’Écriture Sainte qu’elle considère être la source de toute activité théologique et ecclésiale ; la théologie orthodoxe considère la Tradition ecclésiale comme source ; alors que la théologie catholique insiste sur l’importance de l’autorité ecclésiale qui a à sa tête l’évêque de Rome. Mais quel est le fondement de la foi chrétienne ? Il n’est pas pour Küng l’autorité ecclésiale, ni la Tradition et ni la Bible. Le protestant n’a pas à croire en l’Écriture mais en celui de qui elle rend témoignage ; l’orthodoxe n’a pas à croire en la tradition mais en celui qu’elle transmet ; le catholique n’a pas à croire en l’autorité ecclésiale mais en celui qu’elle proclame. Celui de qui il est rendu témoignage, celui qui est transmis et celui qui est proclamé n’est autre que Jésus Christ, la norme et le fondement de toute théologie[5]. Quand les Églises prendront conscience que ce qui fait leurs théologies n’est que le moyen et non la finalité, que c’est au Christ d’être mis en valeur et non la Bible, l’autorité ou la Tradition, et qu’elles sont des parties et des aspects de l’Église du Christ qui est plurielle depuis sa genèse comme le montre le Nouveau Testament, à ce moment là, il sera vraiment possible de parler d’une théologie œcuménique.

 

        La réflexion de Küng ouvre beaucoup de perspectives à la théologie arabe qui a l’ambition d’être la théologie de tous les chrétiens arabes, toutes familles ecclésiales confondues. Elle a pour cela à être œcuménique si elle veut exister, surtout qu’elle ne peut pas proclamer la rectitude d’une famille ecclésiale ou la non-rectitude d’une autre. La théologie arabe moderne tient à l’exemple du pluralisme ecclésial de la première Église néotestamentaire, et considère le pluralisme actuel des familles ecclésiales comme leur extension, comme une manifestation diversifiée de l’unique Église du Christ… Si les Églises orientales veulent continuer à exister en Orient, il leur faut sortir de leurs mondes privés, copte, assyrien, syriaque, byzantin, maronite, évangélique… Il leur faut, tout en profitant de leurs héritages, vivre en tant qu’Église des arabes. La théologie arabe moderne s’oppose à toute théologie ecclésiale unilatérale qui ne prend pas le pluralisme ecclésial en compte, et cherche les manières les plus adéquates qui mènent à la manifestation de tous les aspects ecclésiaux dans l’Église des arabes. La théologie arabe à besoin des aspects de l’autorité ecclésiale, de la tradition et de la Bible.

 

      Mais si l’Église du Christ a plusieurs aspects, où pouvons-nous trouver l’Église des arabes ? Le croyant en tant qu’individu appartient à une Église locale, et il lui est impossible d’appartenir à toutes les Églises. Comment concilier entre l’appartenance ecclésiale locale, et l’appartenance à l’unique Église du Christ qui s’appelle en Orient, l’Église des arabes ?

 

      Il est possible à la théologie arabe moderne de profiter de cette réflexion théologico-philosophique, surtout qu’elle est une théologie fortement exposée à l’œcuménisme, parce que les familles ecclésiales de son contexte sont plus nombreuses que celles qui existent en Occident où on peut trouver en général quatre familles ecclésiales : catholique, orthodoxes, protestantes et anglicanes. Alors que nous trouvons en Orient des Églises des deux Conciles, comme l’Église assyrienne et des Églises des trois Conciles, comme l’Église copte orthodoxe, l’Église syriaque orthodoxe et l’Église arménienne orthodoxe. Même si l’Orient est un contexte de division par excellence, il relève de la responsabilité directe de la théologie arabe moderne d’en faire un contexte d’œcuménisme par excellence.

 

      Si la théologie arabe moderne est une théologie contextuelle qui propose une nouvelle méthode théologique, il est possible à cette nouvelle méthode de comprendre le mystère de l’Église et de son unité à partir d’un nouveau principe qui essaie de surpasser les failles qui ont empêché à aboutir à une certaine forme d’unité malgré tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies. Cette nouvelle méthodologie n’a pas comme ambition de faire fondre les Églises ou de leur effacer leurs identités. Au contraire, elle veut préserver les composantes principales des Églises d’une manière à servir l’unité et à y aboutir.

 

      Il appartient par exemple à la théologie fondée sur la tradition ecclésiale d’être au service de l’unité et de mettre de côté tout ce qui y fait barrage : il vaut mieux à l’homme de perdre un seul de ses membres que de voir tout son corps aller à la géhenne (Mt 5, 30). La théologie arabe moderne ne considère aucune manifestation ecclésiale comme étant une manifestation absolue de l’Église. La véritable Église de Jésus Christ a diverses manifestations qui varient surtout avec le contexte et la théologie. Chaque famille ecclésiale est une manifestation de l’Église du Christ et elle contient la plénitude de l’Église dans la mesure où le témoignage qu’elle rend du Seigneur est authentique. Pierre, Paul, Barnabé, Jacques et Jean constituaient, malgré leur diversité, la première Église apostolique, cette Église qui a vécu diverses tensions, beaucoup de problèmes et différents points de vue parfois antagonistes. Et malgré cela, cette première Église est restée l’Église une dont nous parle le Nouveau Testament. Il est absurde d’accepter cette première Église très diverse et de refuser de vivre cette unité de nos temps actuels, à l’instar des premières communautés chrétiennes. Il est impossible à l’Église catholique d’être toute seule la véritable Église du Christ, comme il est impossible aux Églises orthodoxes d’être la seule continuation authentique des premières Églises, comme il est impossible de considérer que les Églises issues de la réforme sont les seules à vivre l’esprit ecclésial de la Bible. Si l’hérésie scripturaire consiste à choisir un livre et à rejeter un autre, l’hérésie ecclésiale consiste dans ce contexte en l’adoption d’une unique manifestation de l’Église du Christ et la mise à l’écart des autres.

 

      Chaque Église locale ou patriarcale ou nationale est une manifestation de l’Église du Christ. Il est possible au croyant de n’importe quelle Église de trouver entièrement l’Église du Christ dans son Église. Chaque Église est une expression exclusive en soi de l’Église du Christ qui dépasse dans sa totalité la somme de toutes les Églises. Autant toute Église incarne l’Église du Christ,  autant il lui est impossible de prétendre être toute seule l’Église du Christ. Si les chrétiens de l’Orient arabe veulent l’unité, il leur faudrait comprendre l’identité de leurs Églises à partir de ce principe. Ce qui est demandé est une unité en Christ et non un uniatisme avec l’Église catholique romaine et une obéissance au pape. Ce qui est demandé est qu’on rejoigne ensemble le corps mystique du Christ, et non qu’on rejoigne des communions ecclésiales orthodoxes bâties sur des expressions de foi conçues par des humains. Ce qui est demandé est certainement qu’on écoute ensemble la parole de Dieu, chacun selon la capacité d’écoute, de compréhension et d’expression qui lui ont été donné, et non d’abandonner la richesse de la diversité de lectures de l’Écriture Sainte au profit d’une compréhension basée sur les principes de la Réforme. L’Église du Christ existe dans chaque Église locale, mais le mystère christique dépasse la somme des Églises qui, même additionnées, ne peuvent exprimer la totalité de l’Église du Christ qui ne trouve sa plénitude que dans le mystère du Dieu absolu et illimité. Partant de là, il est possible de dire que toute Église vit une tension générée par le fait qu’elle incarne l’Église du Christ d’une part, et par son incapacité d’être la totalité de l’Église du Christ d’une autre part. Quant à cette dernière, elle existe dans la diversité des Églises, dans leurs mouvements, dans leurs tensions, dans leurs relations les unes avec les autres et dans l’action en elles du Christ, seule source de leur unité. N’importe quelle Église qui essaie d’avoir un comportement ecclésial unilatéral qui consiste à détruire l’exclusivité d’une autre Église, nuit à l’Église du Christ, car elle tue en cela sa dynamique en détruisant la tension, le pluralisme et le mouvement.

 

      Le problème actuel de l’œcuménisme réside dans la compréhension de l’unité. La pire des compréhensions existe chez certaines Église qui croient que l’unité consiste en l’absorption d’une Église par une autre qui se considère être la seule Église véritable du Christ. Que Dieu délivre la théologie arabe moderne d’un tel obscurantisme. Quant à la méthode suivie actuellement dans les Églises du Moyen-Orient, méthode qui concerne quelques spécialistes et responsables ecclésiastiques, qui ne touche en rien la vie des Églises et qui est parfois folklorique, elle vise d’une manière principale à trouver des points communs dans l’expression de foi, tout en espérant que cette expression commune mène à une entente sur la forme, les concepts et les théologies, entente qui mènerait à une union. Il n’y a pas de doute que ce dialogue a des points positifs, parce que le dialogue est déjà en soi un fait positif et parce que les représentants des Églises essaient lors de leurs réunions de trouver des solutions à des problèmes qu’affrontent les fils de l’Orient… Mais je crois que l’unité des Églises n’aura pas lieu tant qu’elle est fondée sur la recherche d’une unité dans l’expression ou dans la conception de la foi, surtout que le principe de la foi de tous les chrétiens est commun : Jésus Christ, le Fils de Dieu sauveur. Nous cherchons une unité dans la forme de la foi, comme si cette forme était la foi elle-même. L’unité n’est pas dans la forme, mais dans le contenu. Je ne m’imagine pas Dieu en train de me questionner le jour du Jugement dernier sur ma croyance en l’infaillibilité pontificale, sur ma loyauté à la Tradition sainte ou au texte liturgique, ou même sur ma fidélité à la Bible en tant que source unique de la foi, de la théologie et de la vie chrétienne. Le Père posera certainement aux croyants au nom de son Messie des questions sur leur amour de Dieu et de leur prochain. Au crépuscule de ce monde, nous allons être jugés sur l’amour dit Jean de la Croix. Je ne sais pas quelles valeurs ont les concepts théologiques aux yeux de Dieu, mais je suis sûr qu’il m’appelle à incarner l’amour, la paix, la réconciliation… et l’unité.

 

      Je propose une démarche œcuménique qui aille dans un sens opposé à l’œcuménisme actuel. Au lieu que les Églises aillent toutes vers l’unité, qu’elles prennent leur unité en Christ comme point de départ. Ne sommes-nous tous pas, nous autres chrétiens, un en lui ? L’unité en Christ est un fait réel parce que le Seigneur a prié pour l’unité, et sa prière est certainement exaucée par le Père. Au lieu de chercher notre unité à travers une uniformité dans l’expression de la foi et dans la manière de la vivre, cherchons-nous les uns les autres à partir de notre unité en Christ, réjouissons-nous de notre découverte de nos frères dans la foi, enrichissons-nous par la diversité des manières de vivre les mystères de Dieu et soyons béats de notre pluralisme qui a sa source dans le Dieu unique et Trinité plurielle. Au lieu de s’abstenir de communier chez ceux qu’on considère en dehors de la communion de foi, communions dans toutes les Églises –en étant dignes bien sûr et avec respect, pour prouver que nous sommes un, malgré notre diversité et nos différents, parce que le Christ est la source de notre unité. Prions plus les uns avec les autres et laissons tomber le folklore de la « semaine de prière pour l’unité des chrétiens », cette semaine qui nous oblige à penser à l’unité pour une semaine toute l’année durant, du moment que nous ne devons pas nous reposer tant que la division de notre Église blesse notre témoignage. Seigneur, unis-nous toujours par ton Esprit, afin que nous fassions ta volonté !

 

Dr Antoine Fleyfel

30.11.2008


[1] Michel Hayek, Liturgie Maronite, Histoire et textes eucharistiques, Mame, Paris, 1964, p. xv-xvi.

[2] Jean Corbon, L’Eglise des arabes, Cerf, Paris, 1977, p. 11

[3] Samir Khalil, Le patrimoine de langue arabe, in Pour une théologie contemporaine du Moyen-Orient, Actes du Ier Symposium Interdisciplinaire, Editions Saint Paul, Beyrouth-Jounieh, 1987, p. 245.

[4] Ibid., p. 246.

[5] Hans Küng, Une théologie pour le 3e millénaire, Seuil, Paris, 1989, p. 89-94.