L’Islam selon Jean Damascène, l’hérésie 100

 

                                                                                      

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     Cet article a comme but de montrer quelle conception avait Jean Damascène de l’islam. Beaucoup de recherches historiques (surtout occidentales) des deux derniers siècles en font une hérésie judéo-chrétienne, celle des Ebionites voire celle des Nazaréens (ou Nazôréens). Au VIIIème siècle, ce père de l’Eglise orientale les considérait comme tel, avec une différence essentielle qui consiste en ce que ce soient peu d’années qui le séparent de la genèse de l’islam, et en ce qu’il ait une expérience personnelle des moments premiers de la religion mahométane.

 

Introduction : Hérésie 100, l’Islam

 

      Parmi les hérésies que Jean Damascène cite dans son écrit intitulé « Livre des hérésies » figure l’Islam, dans un chapitre qui a comme titre : “Peri airesews r”. Le Damascène était âgé de plus de 65 ans lorsqu’il a écrit cette œuvre après l’an 743. Sa seule source d’information se réduisait aux connaissances qu’il a acquises lors de sa jeunesse, il y a plus de trente années. Les deux termes « Islam » et « musulman » n’apparaissent jamais sous sa plume qui écrit plutôt : « Religion des Ismaélites ». Ceux-là ne seront transcrits en grec qu’à une époque plus tardive par des écrivains byzantins. Quant aux inexactitudes que nous pourrions trouver dans les écrits du saint sur l’Islam, elles sont dues à plusieurs facteurs : 1. de son temps il n’y avait toujours pas une version unifiée du Coran, d’où l’importance de son témoignage pour la recherche dans le cadre de l’histoire des religions ; 2. il était prohibé pour un non-musulman de lire le Coran qui a comme conséquence pour le damascène de ne connaître le livre sacré que par ouïe dire ; 3. le Hadith n’avait pas encore été rédigé. Tout ceci a comme conséquences à ce que l’Islam que présente Jean Damascène soit différent de l’Islam que nous connaissons actuellement.

 

     Dans la centième hérésie, le Damascène dénonce  les croyances et les moeurs des musulmans, parce qu’elles s’opposent à l’orthodoxie et à la morale chrétiennes. Le Coran serait rempli de paroles risibles. Sa méthode d’exposer s’inscrit dans le style des Père de l’Eglise orientale.

 

     Le chapitre sur l’Islam est divisé en onze parties de longueurs inégales ; en voici le plan et le contenu:

 

1- Introduction

 

     La « Religion des Ismaélites » dépasse pour le saint le cadre d’une simple hérésie chrétienne, puisqu’il la dénomme « religion ». Il lui reproche d’égarer les peuples en les séduisant (par exemption de paiement des impôts peut-être) ; cependant il ne fait pas allusion à la guerre sainte. Les musulmans reçoivent de sa plume trois noms : Ismaélites (d’Ismaël le fils d’Abraham), Agarène (de Agar) et Sarrasin (qui selon le docteur de l’Eglise veut dire : dépouillé par Sara). Il évoque la religion anté-islamique dans laquelle on adorait l’Etoile du Matin et Aphrodite.

 

2- Origine de l’Islam

 

     La date qu’il en donne est exacte : 610, le début de la prédication de Mahomet. Ce dernier s’est inspiré de la Bible, cause pour laquelle nous trouvons plein de textes de l’Ancien et du Nouveau Testament dans le Coran. Le prophète de l’islam aurait rencontré un certain moine arien qui l’aida à fonder son hérésie. Jean Damascène accuse Mahomet de séduire ses concitoyens en stimulant la piété (il semble ignorer les difficultés rencontrées par le Prophète pour remplir sa mission auprès des Mecquois), et écrit que sa prédication s’adressait uniquement aux Ismaélite (les arabes) du moment que la tradition de l’islam a toujours affirmé l’universalité de la vocation musulmane.

 

3- Le contenu du Coran

 

     « Allah » a tout créé, et la création est pour le Coran la preuve de son unicité. Jean Damascène cite textuellement le Coran en disant du Dieu de l’Islam qu’il n’a pas engendré et qu’il n’a pas été engendré. Quant à la christologie coranique, le Damascène en fait un exposé bien précis : Jésus est la parole et l’esprit[1] de Dieu, créé par Dieu ; il est un simple serviteur de Dieu partageant la condition de tous les autres hommes ; sa mère est Marie ; il n’a pas été crucifié (ce fut plutôt son ombre qui l’a été) ; Dieu l’a rappelé près de lui et l’a interrogé pour savoir s’il avait prétendu être le Fils de Dieu et Dieu, et Jésus lui répondit par la négative en lui affirmant qu’il ne dédaigne même pas être son serviteur.

 

4- Critique de la révélation coranique

 

     Jean Damascène accuse Mahomet de forger une « révélation » pour faire croire qu’il est un envoyé de Dieu. Contrairement à ce que croient les musulmans, le prophète de l’Islam n’a pas de témoins parmi les prophètes. Jean Damascène soutient que l’Islam croit que la révélation coranique fut transmise à Mahomet pendant son sommeil. L’Islam revendique des témoins presque pour tout (dans la vie quotidienne ou judiciaire par exemple), alors que pour la « révélation » il n’en donne aucun. Dans un logique musulmane, cet argument ne tient pas, car l’Islam considère que la Bible en ses deux volets, témoigne en faveur de Mahomet.

 

5- Accusation d’associationnisme

 

     Non seulement le saint fait l’apologie du christianisme contre l’Islam qui l’accuse d’associationniste, mais il réplique en lui reprochant d’être mutilateur de Dieu, en le privant de son Fils et de son Esprit. Le Damascène croit que ce sont les prophètes qui annoncent le Christ en tant que Fils de Dieu.

 

 

6- L’accusation d’idolâtrie

 

     Les musulmans accusent les chrétiens d’être idolâtres à cause de leur vénération de la Croix. Le docteur répond à cette accusation en disant que l’acte d’idolâtrie est plutôt effectué par les musulmans, lorsqu’ils embrassent la pierre de la « Ka’ba ». Il justifie l’adoration de la Croix effectuée par les chrétiens, en la considérant comme l’outil qui a donné le salut. Jean Damascène croit que la pierre vénérée par les musulmans à la « Ka’ba » est la tête d’Aphrodite, appelée Chabar, et que l’on peut y distinguer les traces d’une effigie sculptée.

 

7- La sourate des Femmes

 

     Jean Damascène commence l’étude du livre saint de l’Islam par la quatrième sourate  intitulée « سورة النساء ». Les différents sujets qu’il traite sont dispersés à travers tout le Coran. Il parle en premier lieu de la polygamie dans l’Islam, où l’homme a le droit d’avoir quatre épouses. Il évoque ensuite la répudiation en l’expliquant de la sorte : le mari a la possibilité de renvoyer sa femme et d’en prendre une autre à son bon plaisir. Jean Damascène raconte l’histoire de Zayd, fils adoptif de Mahomet, dont la femme avait plu au prophète. Sur l’ordre de Dieu, Mahomet demanda à Zayd de répudier sa femme, pour qu’il puisse la prendre comme épouse. Jean interprète cet épisode en disant que cet évènement a mené Mahomet à proclamer une loi ordonnant qu’une femme répudiée soit épousée par un tiers avant de pouvoir être reprise par son ancien époux. La version coranique est légèrement différente, l’histoire de Zayd y revêt une autre signification : le problème consiste à savoir si l’adoption entraînait les mêmes interdits que ceux des liens du sang, à l’égard du mariage.

 

8 - La sourate de la Chamelle 

 

     Le Coran ne contient actuellement pas de sourate ayant ce nom. Ceci est dû au fait qu’on utilisait, du temps du Damascène, un texte coranique différent de celui que nous possédons aujourd’hui. Cette histoire de chamelle de Dieu revient à plusieurs reprises dans le texte coranique, et elle est rapportée fidèlement pas le saint qui effectue un petit ajout, étranger au texte actuel du Coran. Par le biais de ce texte, le Damascène se moque du  paradis musulman, et affirme que Mahomet est un faux prophète. Ce n’est pas le paradis que les musulmans auront dans l’après vie, mais les flammes de l’enfer.

 

9- La sourate de la Table

 

     En citant la cinquième sourate, le Damascène se contente d’en résumer fidèlement une partie (Coran 5, 112-115) sans faire de commentaires. Il y rapporte que le Christ avait demandé à Dieu une table, et qu’elle lui fut accordée. 

 

10- La sourate de la Vache

 

      Le saint mentionne le titre de cette sourate sans en révéler le contenu. Il signale que ce dernier est très abondant. Celle-ci est en effet la plus longue des sourates (286 versets), et elle traite de divers sujets, comme celui de la création, des attaques contre les juifs, d’Abraham, du jeûne, du pèlerinage, du mariage, de l’usure, etc.

 

11- Pratiques et interdits

 

     A la fin du chapitre 100 du Livre des hérésies, Jean cite quelques pratiques et interdits chez les musulmans. Il commence par la circoncision, vieux rite sémitique antérieur à l’Islam, et évoque la réfutation du sabbat et du baptême par la religion arabe. Il fait mention des interdits alimentaires, et termine sur l’interdiction du vin.

 

Conclusion

 

     Cet article est d’un double intérêt.

 

     1. Il expose la compréhension qu’a Jean Damascène de l’Islam. Ceci est important dans la mesure où la personne est d’un poids dans le christianisme oriental, voire universel. De même, cet exposé se situe à une période où l’Islam est toujours jeune, ce qui pourrait fournir à l’historien des religions certains éléments d’une grande importance pour la compréhension de la genèse de la religion mahométane, et de la perception qu’avaient les premiers chrétiens orientaux de cet envahisseur.

 

     2. Treize siècles après le Damascène, Karl Rahner considère l’Islam dans son « Petit dictionnaire de théologie catholique » comme étant une hérésie. Malgré toute l’avancée des recherches, du dialogue et des échanges, il est toujours possible de trouver des lectures chrétiennes de l’Islam qui le considèrent hérétique. La difficulté de la question consisterait de savoir à quelle compréhension de l’Islam opter à partir de la foi chrétienne.

 

     Sans vouloir donner à une réponse à ce sujet qui dépasse largement le cadre d’un tel article, il est bien opportun de souligner certaines pistes, avant de proposer une voie qu’il est possible de suivre.

 

     Les déclarations romaines et pontificales post-conciliaires soulignent le fait que les musulmans et les chrétiens aient le même Dieu qui est le Dieu d’Abraham. Quant à certaines théologies, mises à part celles qui se plaisent toujours dans l’apologie moyenâgeuse, maintes tentatives ont voulu trouver des solutions à la problématique de la perception de l’Islam et du dialogue avec lui. Les réflexions de Hans Küng sur la question ont bien contribué à l’avancée du dialogue interreligieux, et les positions qu’il prend à ce niveau sont remarquables et innovatrices, même si nous ne sommes pas d’accord avec tout ce qu’il dit.

 

     Le théologien qu’il faudrait citer à cet endroit et qui est malheureusement bien éclipsé au niveau du dialogue interreligieux (même par sa propre Église), n’est autre que feu Michel Hayek. Celui-ci a écrit plusieurs essais sur l’Islam, dont deux remarquables : « Le mystère d’Ismaël », et « Les arabes, ou les Baptême des larmes ». Ce théologien oriental qui a vécu dans une terre entourée par l’Islam, a voulu, à défaut de voir en la religion de Mahomet une hérésie, lui trouver une justification théologique qui la relie d’une manière légitime à l’abrahamisme. La conclusion de ses recherches fait de l’Islam la religion d’Abram (pré-abrahamique) qui n’est toujours pas sortie du désert, et qui attend son exode. A ce niveau là, elle ne peut pas être dite « hérésie ». De toute façon, lues d’un point de vue de l’histoire des religions, rares sont les religions qui échappent au stade « hérétique ». Le judaïsme n’était-il pas une forme d’hérésie cananéenne et le christianisme une forme d’hérésie juive ? Faudrait-il considérer « l’hérésie » comme un stade que dépasse les groupes religieux qui accèdent au statut « universel » qui leur vaut le passage à la « religion » officielle et instituée ?

 

     Le regard jeté sur la vision qu’a le Damascène de l’Islam est certes une invitation à la recherche et au dialogue, mais aussi, une incitation à repenser le concept de « l’hérésie », surtout par les orthodoxies religieuses qui oublient qu’à une moment de leurs histoires, elles ont été « hérésies ». Daignent-elles remettre en question la manière de se comporter en détentrices exclusives de la vérité, autorisées, au nom du droit divin, de juger les autres.

 

 

Dr. Antoine Fleyfel

 

Travail effectué en l'an 2000 au Liban, et modifié le 19.11.2007 à Paris.


 

[1] Les termes « parole » et « esprit » on dans le Coran un sens différent que celui qu’on peut trouver dans l’Evangile.