L’inculturation, un colonialisme romain ?

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En retournant aux anciens jours, lorsque j’avais 17 ans, je me rappelle de l’épatement dans lequel j’étais lorsqu’un prêtre maronite m’a expliqué l’inculturation. Quelle belle idée me disais-je : le message évangélique exprimé dans le langage d’aujourd’hui. C’était pour moi une révélation, car bien avant, je croyais toujours en une théocratie patriarcale, seule capable de restaurer un christianisme oriental florissant, selon des normes archaïques, syriaques, antiochiennes, et surtout, moyenâgeuses.

Mon enthousiasme n’a pas duré longtemps, pris que j’étais par mes différentes formations universitaires. Les années ont passé, et j’ai presque oublié la notion de l’inculturation.

Le jour où j’ai pris conscience des grandes failles existant aux niveaux théologiques et ecclésiaux au Liban, c’est à une théologie actualisante que j’ai pensé, une théologie pour le monde d’aujourd’hui, qui nous libère d’une répétition débile de la Sainte Tradition (louée soit-elle), ou d’une traduction malhabile et déplacée des théologies importées.

La première méthode qui s’est présentée à moi était l’inculturation. Et de lectures en lectures, je découvre la théologie contextuelle qui m’ouvre sur un monde théologique actualisant beaucoup plus large que celui de l’inculturation, et beaucoup plus attentif au contexte dans lequel la foi prend place.

 

Au fur et à mesure, je découvrais à quel point l’inculturation était une théologie dépendant de la vision catholique romaine de la mission. Et si au début l’inculturation me paraissait comme une rencontre de la foi avec une culture, il m’est bien avéré par la suite qu’elle n’était qu’une intrusion, dans une culture ou dans un contexte, de la foi telle que l’Église catholique romaine la comprend, en toute ses dimensions juridiques, ecclésiales et théologiques. Si la contextualisation cherche les « Semences du Verbe » dans la création, et essaie de s’inscrire dans l’action de « Dabar Elohim » dans l’histoire, l’inculturation se dote du pouvoir du « logos », celui qui permet au célébrant, durant la célébration eucharistique, de transformer les espèces, celui duquel découle tout pouvoir, celui dont le sommet est ecclésialement hiérarchique. Nous sommes là face à deux logiques théologiques bien différentes.

Hier, en causant avec Fady, mon frère jumeau en théologie (et en bien d’autres choses), sur mes critiques de l’inculturation, il m’a parlé de ce que lui a dit sa directrice de thèse, une féministe canadienne de longue date : « l’inculturation ? c’est une colonisation ! ».

Quand je pense à toutes les tentatives de latinisation (ancêtre de l’inculturation ?), et aux agissements de l’Église catholique romaine en terre conquise (les communautés orientales catholiques, les communautés africaines catholiques…), je ne puis que croire que ce que cette femme dit est loin de ne relever que d’un militantisme théologique féministe.

 

Mais bon, il n’est pas étonnant que le patriarcat latin qui se considère absolument universel, pense que sa vision des choses est valable pour tous les contextes. (Ne nous a-t-il pas gracieusement dotés, par exemple, d’un catéchisme valable partout ?). N’empêche, je ne me fais plus d’illusions, l’inculturation n’est plus pour moi, qu’une méthode théologique latine par excellence, qui a des aspects de contextualisation, mais dont le centre est la théologie romaine.  

Non non, je n’ai pas dit que la théologie romaine est mauvaise, au contraire, j’en admire peut-être plus d’un aspect. Mais plus jamais je ne serai dupé par l’inculturation. Pour le Moyen-Orient et surtout pour le Liban, cette méthode théologique est mal placée. C’est d’une théologie militante que nous avons besoin, d’une théologie qui libère l’homme du péché, mais aussi des problèmes sociaux et politiques, et des altérations théologiques et ecclésiales dont l’Église latine est à grande part responsable.

Mais vu la tournure des choses, je ne crois pas que cette lutte ecclésiale et théologique soit pour demain : la plupart des Églises au Liban ne sont pas suffisamment inquiètes, ni suffisamment libres…

 

Dr. Antoine Fleyfel

02.10.2007