Le triste spectacle auquel nous avons assisté pour former le gouvernement et
pour faire le partage des portefeuilles ministériels entre tel ou tel bloc,
puis pour attribuer ceux-ci à tel ou tel quidam, ainsi que les troubles graves
dans notre voisinage aux répercussions inévitables sur notre pays, rendent
indispensables une prise de conscience de nos problèmes, une remise en
question de nos institutions, de nos comportements, et une volonté d’y
remédier en préparant l’avenir dès aujourd’hui, il y va de l’existence de ce
pays.
Dans l’immédiat, et en prévision de la prochaine échéance électorale, il est
urgent d’élaborer une nouvelle loi plus juste et plus représentative des
forces vives du pays. Bahige Tabbarah nous fait l’amitié de proposer sur ce
site, ses réflexions à ce sujet.
Quant à moi, je voudrais revenir sur notre régime confessionnel tant discuté
et sur la laïcité, objet de tant d’amalgames, afin de clarifier la réflexion
et préciser les concepts.
Je m’appuierai sur trois ouvrages remarquables. Il s’agit de :
« La théologie contextuelle arabe. Modèle libanais » d’Antoine Fleyfel ( Ed.
L’Harmattan, 2011), qui analyse les idées et la position personnelle de quatre
théologiens libanais, compte tenu du contexte dans lequel ils vivent : Michel
Hayek, Youakim Moubarac, Grégoire Haddad—que je salue, ayant été la trésorière
de l’antenne à Paris du Mouvement social qu’il a fondé–, Georges Khodr—dont je
lis régulièrement et avec intérêt les articles—et Mouchir Aoun.
« L’islam est-il hostile à la laïcité ? » de Abdou Filali-Ansary (Ed.Le
Fennec, 1997), qui discute et argumente la manière de voir la laïcité par des
penseurs musulmans contemporains.
« Les laïcités sans frontières » de Jean Bauberot et Micheline Milot (Ed. du
Seuil, janvier 2011), qui se livrent à une lecture historique, sociologique et
politique de ce thème censé répondre aux défis des sociétés pluralistes.
Le régime confessionnel est classiquement considéré comme le fondement de la
convivialité libanaise et le garant de l’existence physique des confessions et
de leurs droits au sein du pays. Un idéal culturel, qui a révélé dans la
réalité son vrai visage.
Les quatre théologiens condamnent le confessionnalisme et ses méfaits.
Cependant, Georges Khodr fait observer que cela n’implique pas que le régime
confessionnel, en soi, fût mauvais. C’est l’exploitation de ce régime, selon
lui, et sa mauvaise utilisation par les politiciens, qui mènent aux impasses
confessionnelles au Liban. Les autres le condamnent absolument, et je ne
résiste pas à vous rapporter les grandes lignes de l’attitude de Mouchir Aoun
face au confessionnalisme.
Pour lui, le confessionnalisme est la cause première de « la fragilité
libanaise », car il conduit à l’absence de citoyenneté, à l’absence
d’appartenance et d’identité, aux allégeances des confessions à des puissances
régionales ou occidentales ; il nuit à la liberté de la pensée et favorise une
conception monolithique de la vérité ; il crée une complicité malsaine entre
les gens de la politique et ceux de la religion.
Je partage totalement ces observations et regrette douloureusement le temps
perdu.
En effet, ce n’est pas sans raison que depuis la naissance de la République
libanaise, il est demandé l’abolition de ce régime confessionnel. Et pas par
n’importe qui—D’éminents penseurs, des auteurs et des journalistes, n’ont
cessé de le dénoncer. Ce n’étaient ni des bornés, ni des mécréants, mais des
patriotes qui voyaient loin, qui n’imaginaient cependant pas, dans leurs
cauchemars les plus fous, quelle serait l’évolution de leur pays. Depuis, une
guerre où les uns brandissaient la croix et les autres les versets du Coran ;
depuis, une succession de crises, de blocages, de paralysie des institutions,
une gestion du pays qui va à vau-l’eau, et ce, dans un climat de tensions, de
discorde, voire de haine…
Ce n’est pas sans raison que des organisations de la société civile
poursuivent la lutte contre ce système depuis des années.
Ce n’est pas sans raison qu’il y eut au cours des derniers mois des
manifestations réclamant l’abolition du système confessionnel. Ce n’est ni
pour imiter «les révoltes du printemps arabe », ni par caprice… Ces jeunes
refusent ce système qu’ils perçoivent, confusément, comme le mal premier au
sein d’un ensemble protéiforme dans lequel ils ne savent ni qui accuser ni
comment on peut y remédier. Sans compter qu’ils ne supportent plus qu’on se
paie de mots, et pour commencer, une Constitution qui énonce : « Tous les
Libanais sont égaux devant la loi. Ils jouissent également des droits civils
et politiques ».
Y remédier ? De nombreuses voix se sont élevées pour réclamer la laïcité (nous
reviendrons sur ce concept plus loin) ; les quatre théologiens sus-cités en
font partie. Cependant, les diverses opinions et les nombreux articles parus
dans les journaux que les manifestations ont provoqués, prouvent qu’il existe
bien de confusions.
° Il y a ceux qui considèrent que le problème de la laïcité n’existe pas
puisque l’État libanais est un État laïque compte tenu qu’il est gouverné par
des gens laïcs et par des lois laïques (à l’exception des lois matrimoniales).
Que de toute façon, l’islam n’a pas besoin de laïcité. Il serait déjà laïque
en substance : la catégorie des hommes de religion—‘ulama, fuqaha, mufti qui
sont intégrés à la société– ne constitue en aucun cas un corps structuré et
hiérarchisé qui cherche à imposer les doctrines et les normes religieuses à la
société. (Je suppose que le penseur musulman, qu’indique à ce sujet Abdou
Filali-Ansary, ne fait allusion qu’au sunnisme).
° Il y a ceux qui estiment que la laïcité est étrangère à l’esprit de l’islam
parce qu’elle leur semble symboliser le renoncement à l’idéal de justice et de
moralité collective. En tant que système de valeurs, l’islam ne peut favoriser
une société fondée sur le « laissez-faire » (sic). Si la laïcité est assimilée
à un libéralisme pur, rejetant toute idée de valeur morale comme ciment
social, alors là, oui, l’islam lui serait certainement hostile.
Et par les chrétiens, elle est suspectée d’athéisme, écartant la dimension
religieuse et l’ouverture à Dieu et à l’absolu. Elle est même taxée
d’antireligieuse, d’anticléricale, opposée aux valeurs et institutions
religieuses.
° Il y a ceux qui évitent d’utiliser le terme, pour un contenu qui s’en
rapprocherait. G. Khodr opte pour une laïcité synonyme « d’Etat civil» ; M.
Hayek, pour « un pays areligieux » ; le Synode des évêques du Moyen-Orient, en
octobre 2010, au Vatican, préfère le terme « d’Etat civique » ; Al-Azhar, dans
le débat sur l’Égypte post- Moubarak, se prononce pour un État « démocratique,
moderne et non religieux ».
De même, pour certains penseurs musulmans, en appeler à un dépassement du
sous-développement ou à la mise en œuvre de la rationalité et de la démocratie
dans leurs pays « n’est qu’une façon détournée d’exprimer le contenu de la
laïcité sans l’appeler par son nom ».
Qu’est la laïcité en définitive ?
Le mot a un contenu variable.
Il est dangereux que la laïcité à la française soit prise comme prototype de
toute laïcité. Considérée comme militante, hostile à la religion, elle fut, en
effet, d’abord anticléricale, a constitué l’enjeu de débats, de tensions, de
conflits internes ; elle continue à être instrumentalisée. « Quand on parle de
laïcité à la française , cela ne veut rien dire. À ce régime-là, il y a 27
exceptions en Europe », s’enflamme Émile Poulat, historien et sociologue.
Il est important de se refuser à une analyse simplement définie par les seules
considérations d’un pays donné, à un moment donné, d’après les contingences
politiques propres à ce pays.
Il existe différentes laïcités dans le temps et dans l’espace. Les voies pour
y parvenir suivent des tracés très différents selon les contextes historiques
et nationaux. C’est pourquoi, écrit J. Bauberot, elle se décline au pluriel
par ses principes constitutifs à travers leurs diverses articulations.
La laïcité est « plurielle », mais c’est une notion singulière, poursuit-il.
La laïcité doit, en effet, répondre au problème posé concernant directement
les conditions politiques qui rendent possible une cohabitation pacifique
entre des groupes d’individus dont la conception de la vérité est différente.
Elle concerne donc l’aménagement politique, puis la traduction juridique de la
place de la religion dans la société civile et dans les institutions
publiques.
Quatre principes interdépendants la constituent. Si diverses que soient leurs
formes et les situations auxquelles elles correspondent, les laïcités ont
toutes en commun le fait d’articuler, de façon plus ou moins harmonieuse, ces
quatre principes . Deux portent sur les finalités et deux, sur les moyens.
Leur émergence ne suit pas le même ordre chronologique dans tous les contextes
nationaux. Les deux premiers, objectifs relatifs à la tolérance, se sont
traduits graduellement dans le droit : liberté de conscience et de religion,
et son prolongement nécessaire, l’égalité. Les deux autres principes, les
moyens, concernent l’aménagement politique qui favorise la concrétisation des
finalités : la séparation du politique et du religieux et la neutralité de
l’État, c’est-à-dire l’impartialité de la gouvernance à l’égard des divers
groupes convictionnels de la société civile.
La neutralité ne signifie pas pour autant que l’État soit « sans valeurs »
puisque la gouvernance étatique repose sur des valeurs fondamentales comme la
démocratie, la tolérance, le respect de la diversité et les droits de l’homme.
Quant au discours sur le sens de la vie, qu’on accuse la laïcité de dévoyer ou
d’évacuer, ce discours ne la concerne tout simplement pas ! Par les garanties
des libertés de conscience et d’expression, la multiplicité des propositions
de sens (avec d’ailleurs, une diversité interne à chaque confession) se
déploie sans entraves dans toutes les sociétés démocratiques. En cela, J.
Bauberot rejoint le penseur musulman qui écrit : « la laïcité est en soi un
cadre vide »… Elle n’est l’expression d’aucune idéologie ; islam et laïcité ne
sont pas des catégories comparables, ne se situent pas sur le même plan pour
qu’elles puissent faire l’objet d’un rapprochement. L’une est une religion
universelle, l’autre, un mode d’organisation socio-politique.
Les ambiguïtés linguistiques expliquent aussi les méfiances vis-à-vis de la
laïcité.
Ainsi, en arabe, le terme de «’almaniyyah » traduit deux notions, « laïcité »
et « sécularisme ». Comme nous l’avons vu, la laïcité est un concept de
régulation, d’aménagement politique de la liberté de conscience en démocratie.
Alors que le sécularisme est rattaché dans l’esprit de beaucoup à
sécularisation, dont il est sémantiquement proche. Et sécularisation est un
concept socioculturel concernant les idées, les mœurs, le comportement des
individus et englobe la régulation politique des convictions et des religions.
Multidimensionnel, il multiplie les équivoques. Ainsi le processus de
sécularisation se dédouble, et peut aussi bien avoir pour résultat une «
société permissive » éloignée des normes religieuses, que des liens distendus
entre religion et Etat. La confusion vient du fait que les écrits de langue
anglaise recourent aux notions de secularism ou de secular state pour décrire
la réalité politique de l’État. Depuis quelques années, le néologisme laicity
est utilisé dans les publications anglophones.
Remplacer, en arabe, le terme « laïque » par d’autres termes qui auront nombre
d’autres sens, comme « civil » ou « civique », risque de prolonger la
confusion.
Aux termes de ces précisions, je souhaite que les ambiguïtés concernant la
laïcité ont été levées. J’ajoute que la dissociation entre citoyenneté et
religion est maintenant partout réalisée dans les pays démocratiques.
Les temps changent, comme notre environnement géopolitique, comme notre
société. Il serait grand temps d’adopter dans celle-ci la laïcité qui est,
écrit A. Fleyfel, d’ores et déjà « de mise pour la pensée chrétienne
religieuse libanaise, essentiellement parce qu’elle est considérée comme un
antidote aux impasses du confessionnalisme, mais aussi parce qu’elle favorise
la citoyenneté et préserve la diversité culturelle et religieuse sans
succomber au piège du recroquevillement confessionnel ». J’ose espérer que le
dialogue islamo- chrétien en cours permettra aux autres confessions de
progresser dans la même voie.
Salwa Nsouli-Lalardrie 30 Juin 2011