www.antoinefleyfel.com

      Colloques et conférences

Les maronites et la modernité

 

Introduction

 

      Le sujet de cette table ronde n’est pas seulement compliqué en raison de la relation tantôt claire, tantôt équivoque des maronites à la modernité, mais surtout en raison de la nature même de la modernité qui reste un concept ambivalent et plurivoque. Le philosophe libanais Paul Khoury exprime cela d’une manière claire en disant que la « modernité est chose ambiguë. Elle est violence et impérialisme, mais aussi respect de l’homme et de la raison en l’homme. Elle est donc non-sens et barbarie, et en même temps critique et humanisme »[1]. Ces réflexions peuvent être l’occasion d’une multitude d’investigations sur le rapport des maronites à la modernité. Cependant, introduisons cette table ronde par deux lectures résumant cet antagonisme et provoquant le débat et la réflexion.

 

Première lecture

 

      Il appartient à la modernité d’être éduction, structuration de la société, droits de l’homme, large diffusion des connaissances, création d’un État civil, émergence de l’individu, etc. Les maronites ont connu ce genre de modernité dès le XVIe siècle, grâce à leurs rapports avec l’Occident, notamment la France, mais aussi avec l’Église latine et le Siège de Rome, surtout par le biais du Collège Maronite fondé par le pape Grégoire XIII en 1584. Ce Collège permit à nombre de maronites d’accéder aux sciences et connaissances sacrées et profanes que l’Europe de l’époque mettait à disposition. Parmi les illustres personnalités qui y ont étudié figurent le patriarche Douaihy, considéré par beaucoup comme le père de l’histoire maronite, Joseph Assemani, archiviste de la bibliothèque du Vatican, Gabriel Sionite professeur au Collège Royal et interprète de Louis XIII, Abraham Ecchellensis professeur au même Collège et éducateur des fils de Louis XIV.

      En outre, l’importation en Orient de la toute première imprimerie au couvent maronite de Saint Antoine de Qozhaya en 1610 est un autre moment fort de la modernité des maronites qui poursuivirent plus d’un siècle plus tard leur engagement pour la diffusion du savoir lors du Synode Libanais en 1736, à travers l’ouverture d’écoles favorisant l’accès du plus grand nombre à l’éducation. Certains élèves de ces écoles devinrent les pionniers de la pensée arabe et jouèrent un rôle central dans la Renaissance culturelle, Al-Nahda, que va connaître le Moyen-Orient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

      Enfin, le point culminant de l’engagement maronite pour la création d’un État moderne est sans conteste la création de la République Libanaise qui est, dit-on, une idée maronite par excellence. Représentés par le Patriarche Hoyek et par certains politiciens, les maronites créent une rupture avec un héritage politique féodal ou théocratique et établissent un contrat social entre les chrétiens et les musulmans, dans le but et l’espoir d’édifier une patrie égalitaire où toutes les communautés religieuses peuvent vivre en paix et dignité, dans un contexte de respect des droits de l’homme.

 

Seconde lecture

 

       Cependant, il appartient aussi à la modernité d’être une critique de la représentation religieuse du monde, une désacralisation de l’histoire sainte, une démythologisation du texte biblique, une déconstruction de l’édifice métaphysique et une banalisation du sacré. Là où la religion parle de Dieu, cette modernité parle d’une illusion ; là où la religion parle d’un rite, cette modernité parle d’un mythe ; là où la religion parle des miracles, cette modernité parle d’un imaginaire fantasmagorique ; là où la religion propose des institutions sociales, cette modernité lui oppose des institutions sécularisées ; et là où la religion propose une organisation de la société se fondant sur le donné de la révélation, cette modernité prône la laïcité et parle d’un monde qui fonctionne parfaitement sans Dieu.

      Cette modernité est à la religion un grand défi que beaucoup de théologiens, ont tenté de relever (Bultmann, Tillich, Bonhoeffer, Kasemann, Küng, Schillebeeks, etc.), afin de montrer que le message de la foi relève d’une quête de sens plutôt que d’une fixation autour d’une représentation contextuelle de la religion. Une lecture critique du rapport des maronites à cette modernité pourrait leur reprocher de ne pas en relever le défi, et de rester à l’écart de ses acquis positifs. Effectivement, ni l’état de la théologie maronite actuelle ne montre un débat avec cette modernité ni la perception identitaire et historique entreprise durant le dernier synode ne montre les traces d’une méthode historico-critique qui a pourtant fait un long chemin depuis Louis Cappel, Baruch Spinoza et Richard Simon, en s’instituant comme une science indispensable à toute étude scripturaire ou historique sérieuse.

      Très peu de théologiens maronites ont fait exception à cela, à savoir Michel Hayek et Youakim Moubarac qui n’ont pas hésité à utiliser des herméneutiques pluridisciplinaires et à aborder des problématiques que la pensée religieuse chrétienne orientale traditionnelle n’aborde pas. Mais malheureusement, leurs pensées sont en général oubliées ou sans échos. De plus, une thèse de doctorat (Paul Rouhana) soutenue en 1998 à l’Institut Catholique de Paris proposait pour la première fois une relecture critique de l’histoire maronite, se fondant sur une méthode qui démythologise l’histoire construite par Douaihy. Cependant, il semble que la tendance actuelle préfère passer outre un tel genre de lectures en optant pour une réactualisation de la version traditionnelle héritée du XVIIe siècle.

 

Présentation des intervenants

 

      J’ai le plaisir et l’honneur de vous présenter nos trois intervenants qui vont éclairer davantage cette problématique et l’enrichir par leurs lectures, afin de nous permettre de voir encore plus clair et de nous instruire par les chemins infinis de la pensée libre.

 

-         Monsieur Bernard Heyberger, historien et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), va aborder la problématique de cette table ronde à partir d’un angle historique.

-         Monsieur Jean-Pierre Lafon, ambassadeur de France, ancien secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères et européennes, va aborder notre problématique sous l’angle de la diplomatie.

-         Monsieur Joseph Maïla, directeur de la Prospective au Ministère des Affaires étrangères et européennes, va traiter du rapport des maronites à la modernité sous l’angle de la géopolitique.

 

 

Dr Antoine Fleyfel

Colloque « La France et les Maronites - Regards croisés »

Jardin du Luxembourg

19.11.2011


 

[1] Paul Khoury, Islam et christianisme, Dialogue religieux et défi de la modernité, L’Harmattan, coll. Pensée religieuse et philosophique arabe, Paris, 2011, 4e de couverture.

 

Catégories

  • Page principale
  • Curriculum Vitae
  • Livres
  • Ecrits scientifiques
  • Articles journalistiques
  • Colloques et conférences
  • Dialecte libanais
  • Médias
  • Poèmes
  • Musique
  • Recensions
  • Interviews
  • Quaetiones disputatae
  • In Memoriam
  • Liens utiles
  • Contact

Copyright 2007-2011 www.antoinefleyfel.com