Mon parcours

Ce texte retrace un parcours intellectuel et humain. Il ne vise pas à convaincre, mais à situer un chemin.

Je suis né au Liban, fin 1976, mais enregistré en 1977, comme beaucoup d’enfants à l’époque, pour différer l’âge du service militaire, dans le quartier chrétien d’Achrafieh, au cœur d’un pays en guerre. La violence et la foi, la destruction et la ferveur s’y mêlaient à chaque instant. Je n’ai pas seulement été témoin de cette guerre, elle m’a traversé et façonné jusqu’à la chair. Elle a ancré en moi le sens de la fragilité humaine, mais aussi la certitude qu’une lumière demeure même au cœur du fracas. À seize ans, une expérience de foi déterminante, vécue dans une relation intérieure au Christ - présent depuis les premiers balbutiements de la vie en moi - bouleverse tout. Ce n’était pas une idée, un héritage ou une appartenance identitaire et confessionnelle, mais un vécu fondateur, marqué par une intensité singulière. Depuis ce jour, cette orientation ne m’a plus quitté : tout ce que j’ai entrepris – études, langues, musique, engagements – en découle. C’est là que se noue un engagement durable.

Désireux de comprendre le sens de ce qui m’avait saisi, j’entre en 1995 à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK), où j’étudie la théologie, la philosophie, la liturgie et la musique. Mon profil surprend : je suis le seul laïc parmi les séminaristes et les moines. J’y découvre la rigueur du savoir, la beauté des textes et la profondeur du questionnement. Ces cinq années deviennent le creuset d’une formation solide et d’un rapport exigeant à la pensée. En l’an 2000, je pars pour la France, mû par le désir d’élargir encore cette quête et de rejoindre l’autre rive du monde qui m’appelle. Je poursuis alors deux doctorats, en philosophie à la Sorbonne (Paris I), obtenu en 2007, et en théologie à l’Université de Strasbourg, obtenu en 2011. Ces années d’étude sont marquées par une effervescence intellectuelle et humaine : les grandes figures de la pensée occidentale et orientale deviennent mes compagnons de route – de Socrate à Plotin, de Spinoza à Nietzsche, de Kant à Hegel, de Barth à Balthasar, de Bultmann à Moltmann, de Küng à Gutiérrez et Boff, jusqu’aux voix arabes de Michel Hayek, Youakim Moubarac, Georges Khodr, Grégoire Haddad, Paul Khoury et Mouchir Aoun. À travers eux, je cherche à articuler exigence intellectuelle et fidélité intérieure, convaincu que l’intelligence peut éclairer sans éteindre. Entre Orient et Occident, j’apprends à ne pas choisir, mais à respirer dans les deux souffles.

En parallèle de mes études, je travaille au Foyer franco-libanais et, de 2005 à 2010, je sers comme organiste et chantre à Notre-Dame du Liban à Paris. L’année 2011 devient charnière pour ma carrière. J’ai le bonheur d’y entamer ma carrière universitaire à l’Université catholique de Lille où j’enseigne pendant sept ans. Dans le même temps, je commence à enseigner deux séminaires annuels à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Cette même année, je rejoins L’Œuvre d’Orient, dont l’esprit et les missions me sont profondément familiers ; j'y fonde la revue académique Perspectives & Réflexions. Je fonde également la collection Pensée religieuse et philosophique arabe aux éditions de L’Harmattan qui compte aujourd’hui une cinquantaine de tomes. En 2020, avec le soutien de l’Œuvre d’Orient et de nombreux collègues, je fonde l’Institut chrétiens d’Orient (ICO), qui rassemble aujourd’hui des dizaines d’enseignants et de chercheurs et des centaines d’étudiants, autour d’un même désir de transmission et de paix. Ces œuvres, comme toutes celles qui m’accompagnent, sont le fruit d’un travail collectif et fraternel, porté par la confiance et le partage.

Ces années sont l’occasion d’une activité académique intense : j’écris, je publie, j’interviens dans les médias, je donne des conférences et des cours à travers l’Europe et le Proche-Orient. Sans oublier mon école de dialecte libanais, hébergée à l’Iremmo, un parler que j’enseigne avec passion depuis 2004, cherchant à faire découvrir cette langue vivante qui relie mémoire, humour et identité. En France, où je suis venu par amour de sa langue, de sa culture et de son histoire, qui m’ont bercé depuis ma plus tendre enfance sous les branches des Cèdres, j’ai trouvé un espace universel, où l’esprit peut encore respirer. Entre Orient et Occident, j’essaie simplement de demeurer à la croisée, là où le savoir devient rencontre, et la rencontre, promesse de lumière.

Puis est venu le temps où la raison a éprouvé ses propres limites. Après de longues années d’étude, de recherche, d’écriture et d’engagement, j’ai fait l’expérience d’un certain épuisement du seul discours conceptuel, incapable à lui seul de dire l’Essentiel. En décembre 2020, dans un moment de profonde intériorité, ce que j’avais abordé principalement par l’analyse et la réflexion m’est apparu autrement : non plus comme un objet de pensée, mais comme une réalité à accueillir. Cette traversée a déplacé mon rapport au savoir, m’invitant à reconnaître que la compréhension ne précède pas toujours l’expérience, et que la vérité se reçoit autant qu’elle se cherche. Ce passage n’a pas mis fin au travail intellectuel, mais l’a réordonné, en l’ouvrant davantage à une dimension de disponibilité, d’écoute et de confiance, où la pensée trouve sa juste place sans prétendre épuiser le mystère qu’elle approche.

Ce qui m’a été donné m’a ouvert, d’une manière nouvelle et plus large, à la rencontre de l’autre, non plus seulement comme un objet de réflexion, mais comme une réalité humaine et spirituelle à accueillir. Je découvre ainsi, au contact de diverses traditions religieuses et culturelles, une même intensité de quête et de sens. J’y perçois une aspiration commune vers l’Un, une tension partagée vers ce qui dépasse les formes et les appartenances. Mon chemin à travers différentes cultures et traditions religieuses me révèle d’autres visages de la Sagesse, d’autres manières de dire le Même : non des vérités concurrentes, mais des chemins pluriels orientés vers une profondeur qui traverse les traditions et les relie sans les confondre.

Je poursuis bien sûr ma carrière d’universitaire, avec engagement et détermination. Et si l’on me demande ce qui en constitue le moteur profond, je ne puis que répondre qu’il ne se situe pas uniquement dans l’ordre du projet, mais dans une fidélité intérieure qui précède et accompagne le travail. Mon chemin a été marqué par la fréquentation de grandes figures spirituelles, orientales et occidentales, qui ont façonné ma manière de penser, de croire et de rencontrer l’autre. Elles m’ont appris que le savoir ne vaut que s’il demeure ouvert, humble et habité, et que la pensée atteint sa justesse lorsqu’elle se met au service de ce qui la dépasse. Si j’écris, si j’enseigne et si je continue à créer et à porter des projets collectifs, c’est pour contribuer, modestement, à cet espace de transmission où la connaissance ne s’oppose pas à l’expérience, mais s’y enracine et s’y éclaire.

Repères académiques et professionnels

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